première arrestation d’Escobar qui sourit au photographe de la police

En ayant passé plus d’un mois et demi en Colombie, dont plus d’une semaine à Medellin, il m’était difficile de totalement éclipser ce sujet. Avant de débuter cet article, qui me paraît important pour situer d’où revient la Colombie, je souhaite réitérer la stupéfaction que j’ai eue en découvrant les progrès faits par le pays au cours des 20 dernières années.

Mais pour comprendre  mon incrédulité en découvrant Medellin et sa douceur de vivre, il faut revenir quelques années en arrière pour comprendre le passé de cette ville, symbole aujourd’hui de la renaissance colombienne.
Ne tournons pas autour du pot et entrons dans le vif du sujet. Aucun seigneur de la drogue mieux que Pablo Escobar ne peut symboliser la descente aux enfers du pays, à laquelle il a largement contribuée. L’histoire de Pablo Escobar ressemble à un film noir hollywoodien. Drogue, explosifs, armes, sport, filles…  tout les éléments d’un parfait scénario sont réunis.

Pourtant les faits que je vais vous relater ne sont pas du cinéma ; ils sont tous réels et se sont déroulés en Colombie durant la seconde moitié du XXème siècle.

Pablo Escobar Graviri né dans un village de la région d’Antioquia, d’une mère institutrice et d’un père paysan. Dès la maternelle, à la question « que veux tu faire plus tard ? », il répond « devenir riche ». Il débute dès 14 ans une carrière de voleur de voiture puis de pierres tombales qu’il revend après les avoir poncées.
Arrivé à Medellin, il se met au service du contrebandier Alvaro Prieto et commet des enlèvements de cadres de la ville qu’il libère contre rançons. La cocaïne dont les mérites furent un temps vantés par des médecins (dont Sigmund Freud), et qui fut utilisée dans la fabrication de produits alimentaires comme les vins Mariani en France, ou le Coca Cola aux Etats Unis, a depuis 1920 été interdite. A l’aube des années 80 elle n’est plus considérée comme un problème de santé publique.

C’est à cette période que le jeune Pablo rencontre dans une boite de Medellin un jeune américain, venu en Colombie pour acheter une cargaison de poudre blanche. Pablo ne connaît alors rien au narco trafic, mais il le met en contact avec des connaissances à lui et en profite pour encaisser une grasse commission. Il comprend immédiatement le potentiel de ce trafic d’un nouveau genre, qui ne fait pas encore la une des journaux.

En 1974 après avoir assassiné un baron local de la drogue, Pablo vient juste de se lancer dans ce nouveau business lorsqu’il se fait arrêter avec ses hommes en possession de 14kg de cocaine. Il parvient à corrompre les agents qui l’ont arrêté ce qui permet l’abandon des charges qui pèsent contre lui. Il comprend alors ce que l’argent peut faire, et adopte la devise qui le suivra jusqu’à la mort : « plata o plomo » – « de l’argent ou du plomb ». Les personnes qui se mettent sur sa route, si elles refusent l’argent qu’il leur offre, sont systématiquement abattues.
La consommation de cocaïne prend de l’ampleur aux USA sans que les autorités américaines s’en émeuvent. Nous sommes au début des années 80 et les Etats Unis sont embourbés au Vietnam. Face au succès grandissant de ce que la jeunesse dorée de Manhattan surnomme déjà la coke, la demande augmentent rapidement suivie par une envolé des prix.

Pablo Escobar met en place une organisation qu’il prénomme le cartel de Medellin. Elle se spécialise dans l’acheminement de la drogue de l’Amérique du Sud, où elle est produite, jusqu’au Etats Unis. Face au juteux marché que représente le business de la poudre, des concurrents apparaissent dans la ligné de l’organisation d’Escobar dont le plus important : le cartel de Cali.

Les deux cartels se lancent dans une guerre sans merci. Torture, assassinats, attaques à la bombe… les rues colombiennes se transforment en une zone de guerre sans merci. Pablo Escobar avec son cartel est devenu multimillionnaire. Son réseau a des ramifications jusqu’en Europe et en Asie, où il exporte du produit utilisant des flottes d’avions, d’hélicoptères et de sous-marins, qu’il s’est constitué pour acheminer sa marchandise.

A la même époque, les narco trafiquants découvrent et commercialisent le crack, un sous produit de la cocaïne, beaucoup plus nocif, et qui provoque une addiction forte et quasi-instantanée. Beaucoup moins cher que sa cousine la cocaïne, la population visée n’est plus la même et sa pénétration des rues nord américaines est fulgurante. Le problème du crack devient rapidement un problème de sécurité intérieure aux Etats-Unis, qui voit les chiffres de la violence et des homicides augmenter exponentiellement.  Le président des Etats-Unis de l’époque, un certain Georges Bush Senior, s’empare du sujet et fait de l’éradication de ce fléau une priorité nationale.

A l’aube de 1990, la situation en Colombie est celle d’un pays en guerre. Le taux d’homicide est de 400 personnes / 100 000 habitants / ans, le plus haut du monde, et jusqu’à aujourd’hui jamais égalé. Pourtant Pablo Escobar gère son trafique comme une entreprise traditionnelle, disposant de bureaux en plein centre ville. Son style de vie est de plus en plus surréaliste, il collectionne les voitures anciennes et de luxe, achète une immense hacienda dans les environs de Medellin où il construit un zoo dans lequel il fait venir des centaines d’animaux exotiques dont des zèbres et des hippopotames. En 1989, il est classé 7ème homme le plus riche du monde avec une fortune estimé à 25 milliards de dollars par le magasine Forbes. Le cartel de Medellin contrôle à cette période près de 80% du traffic  mondial de cocaïne et Escobar règne en maitre sur la ville. Il possède une flotte de 300 avions, à acheter une archipel d’îles dans les caraïbes dont il se sert de base logistique pour ses envoies aux USA. Sur place il a fait construire un aéroport, des hôtels pour servir de façade à ses activités, mais aussi des entrepôts frigorifiés pour conserver la marchandise. Son réseau est considéré comme le plus sécuritaire pour envoyer de la marchandise aux Etats Unis et bien que pratiquant des prix plus élevés que ses principaux concurrents, l’immense majorité de la cocaïne mondiale transite par son organisation.

Les Etats Unis, en prise avec un regain de violence sur leur territoire par les addicts au crack de plus en plus nombreux , dépêchent une équipe pour assister les autorités colombiennes dans leur traque. Escobar, qui se sent menacé et craint une expulsion vers les Etats Unis, décide de se lancer dans la politique en se présentant aux élections législatives. Soutenu par la minorité la plus pauvre, dont il est issu et qu’il continue à soutenir tout au long de sa carrière de trafiquant, il est élu au parlement colombien.

Le ministre de la justice de l’époque, Rodrigo Lara, révèle alors publiquement l’origine de la fortune du trafiquant et ordonne à la police de lui interdire l’entrée à l’Assemblée. Escobar, qui fait déjà la loi dans Medellin est furieux. Il déclare la guerre au gouvernement qu’il accuse de ne pas respecter la démocratie. Trois jours plus tard, des tueurs à moto abattent le ministre de la justice colombien  en pleine rue.

La chasse contre lui prend une nouvelle tournure : les autorités déploient d’importants moyens pour l’arrêter et acceptent l’aide directe des Etats Unis pour les assister à cette tache. Escobar, qui craint une extradition vers les Etats Unis plus que la mort lance des campagne d’attentats sans précédent à travers le pays : une bombe frappe El Observo, le principal quotidien du pays, qui le critique ouvertement : l’attentat fait 130 morts. Il s’attaque ensuite au DEA, un détachement spécial de la police colombienne chargé de l’appréhender. Le lendemain de sa création ; il annonce qu’il tuera en 7 jours plus de la moitié de ces membres. Une semaine plus tard, il a tenu parole et 17 des 34 membres de l’équipe ont été assassinés, la moitié d’entre eux dans un attentat à la voiture piégé en plein cœur de Bogota.

Il s’en prend ensuite aux candidats à la présidentielle colombienne, qui ont tous dans leur programme, la promesse d’éradiquer le narco trafic. Sur 5 candidats, 3 sont tués par balles par les tueurs à gage d’Escobar. Le président en charge César Gaviria réchappe à un attentat à la bombe grâce à un retard de 5 minutes à l’aéroport qui lui fait rater son vol. L’avion d’Avianca et les 145 passagers qui sont à bord sont tous tués lors de l’explosion de l’appareil.
Se servant des division politique, Escobar parvient à gagner de l’influence sur un groupe paramilitaire qu’il contribue à financer : les M-19. Alors que les juges de la cours suprême colombienne émettent un mandat d’arrêt à son égard, les paramilitaires lancent une opérations aussi spectaculaire que folle : armés de lances roquettes et de véhicules blindés financés par le baron de la drogue, ils attaquent la cours suprême de Colombie, située sur la place principale de Bogota, juste en face du palais présidentiel. Les tanks de l’armée colombienne couverts par des hélicoptères de combat sont envoyés en renfort. L’assaut se termine en bain de sang. 120 personnes sont tuées dont 13 des 20 juges de la cours suprême colombienne.

En 1991, pour alimenter encore d’avantage le climat de terreur et effrayer les autorités, Escobar promet une prime de 1000 dollars à quiconque abat un agent de police. En moins d’un an, 600 agents sont assassinés dans la seule ville de Medellin, et le taux d’homicides pour cette ville de 2,5 millions d’habitants s’élève à plus de 27 000 morts pour cette seule année.

Malgré les résolutions prises au sommet antidrogue de 1990, les équipes colombo américaines ne parviennent pas à neutraliser Escobar. Une négociation pour le pousser à se rendre est alors entreprise. Escobar accepte de se rendre sous des conditions strictes :

  • modification de la constitution colombienne pour interdire l’extradition de ses ressortissants vers des pays tiers
  • peine réduite pour Escobar et ses complices
  • détention d’Escobar et de ses complices dans une prison spécialement dessinée, construite, financée par lui
  • interdiction à la police colombienne de pénétrer dans un périmètre de sécurité autour de cette nouvelle prison surnommée La Cathédrale

Pour mettre la pression sur l’opinion, Escobar lance après avoir posé ses conditions, une vaste campagne d’attentats dans les grandes villes du pays. Quelques jours plus tard, ses conditions sont acceptées sans condition. Le 4 juillet 1991, le parlement ratifie la nouvelle constitution interdisant l’extradition des ressortissants colombiens. Le même jour, Escobar se rend aux autorités au cours d’une conférence hautement médiatique.

Il est enfermé à La Cathédrale mais poursuit ses activités criminelles depuis ce nouveau QG sécurisé, organisant parties fines et matchs de foot avec l’équipe nationale; il fait même assassiner plusieurs de ces détracteurs sur place. Mi-1992, le gouvernement colombien décide de le transférer vers une autre prison, mais avant que les autorités mettent la main sur lui, Pablo Escobar qui a été prévenu de ces intentions s’évade. Sa tête est alors mise à prix pour 10 millions de dollars.

Il joue au chat et à la souris pendant  plus de 6 mois avec les autorités, la CIA et les autres cartels qui tentent de l’assassiner. Les ennemis d’Escobar sont extrêmement nombreux et un groupe hétérogène qui les regroupe voit le jour : Los Pepes pour Perseguidos Por Pablo Escobar. L’organisation regroupe les ennemis historiques ainsi que d’anciens associés, déchus du cartel de Medellin. Elles utilisent les mêmes méthodes que leur ennemi, dont la torture, le démembrement, les assassinats et les attentats. Ils bénéficient secrètement du financement du cartel de Cali, et des informations des services secrets américains qui voient en eux d’improbables, mais d’efficaces alliés. Los Pepes s’attaquent à toutes les personnes soupçonnées de gravité autour d’Escobar incluant ses hommes de main, ses amis, ses avocats… Sur chaque corps retrouvé, ils accrochent à leur cou un sinistre pancarte « Los Pepes ». En 1993, ils font part de leurs intentions de s’attaquer directement à la famille d’Escobar qui tente sans succès de fuir vers l’Europe. Acculé, il est finalement localisé par la police et abattu sur le toit d’une maison d’un quartier résidentiel de Medellin le 2 décembre 1993.

Après sa mort, le cartel de Medellin disparait et le cartel de Cali prend rapidement la place de numéro un, jusqu’à son démantèlement en 1995 et l’extradition de ses dirigeants vers les Etats-Unis. Les autorités considèrent que la disparition des cartels en Colombie a détruit 1 millions d’emplois directs (liés directement au traffic de drogue), et 3 millions d’emplois indirects, principalement des Colombiens employés dans des entreprises écrans utilisées pour blanchir l’argent, ces personnes n’ayant la plupart du temps aucune idée des liens entre leur entreprise et le traffic de drogue.

Aujourd’hui le business de la drogue est beaucoup moins centralisé et il est passé des mains des cartels à celles des gangs, principalement basés au Mexique. La Colombie, quand à elle, s’est livrée à un difficile exercice de nettoyage de son lourd passé. Le business de la drogue ayant destabilisé l’ensemble de la société, la route est encore longue, mais les progrès déjà fait, comme ceux que j’ai pu observer à Medellin, sont stupéfiants et laissent optimistes quand à l’avenir.

Pour conclure cet article, j’attache cette vidéo qui est un reportage mettant en parallèle deux Colombiens. Ils sont contemporains l’un de l’autres et se connaissaient de leur vivant. Ils portent tout les deux le même nom: Escobar, ils n’ont pourtant aucun lien de parenté et tous les opposent. Le premier, Pablo Escobar, était marchand de mort; le second, Andrés, a offert du rêve à ces compatriotes et redorer l’image de son pays à l’international à travers le foot. Alors que Pablo tombait sous les balles de la police, Andrés s’effondrait sous les balles de narcos éméchés, anciennement alliés à Pablo. Un superbe documentaire qui retrace, à travers le prisme du football, l’histoire tumultueuse du pays. Prenez le temps de le regarder, il en vaut la peine.

[youtube N1VBawGN85Y]

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2 Comments

  1. Impressionnant quand même !!!
    J’ai pris conscience de Médéllin depuis que j’ai vue il y à qq années le film : “la vierge des tueurs” .
    Au dela de tout ça on voit aussi (à cette époque) la vit des gens comme tu le décrit dans ton texte !
    🙂

  2. C’est bien d’avoir une explication claire et précise sur ces cartels de la drogue et de découvrir Pablo Escobar. Quelle dureté pour Mendellin et je veux bien croire qu’elle fait tout son possible pour oublier et revivre.

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