C’est une question que pas mal de gens se posent, à tel point que c’est le sujet de l’une des premières pages du Lonely Planet dédié à ce pays.

Pour ceux qui auraient raté un épisode, la Birmanie, renommée il y a une vingtaine d’années Myanmar est une dictature militaire. En 1962 et une dizaine d’années seulement après l’indépendance, une junte militaire a pris le pouvoir et ne l’a plus quitté depuis. Elle s’est appropriée les nombreuses ressources naturelles (gaz, pierres précieuses, or…) et détourne massivement les fonds publics du pays.

Le recours aux emprisonnements d ‘opposants et au travail forcé de la population est fréquent.
La Birmanie, avec la bénédiction du pouvoir, est l’un des premier producteur mondiale d’opium et d’héroïne. Les champs de pavot couvrent une immense partie du Nord et de l’Est du pays, des zones étonnamment interdites aux étrangers. Les lignes de trains et de bus sont régulièrement perturbées afin de permettre aux convois de drogue de transiter à travers le pays.

Le portrait est déjà chargé comme ça, mais il ne fait que commencer! Le pays compte 50 millions d’habitants, et les rangs de l’armée représentent pas moins de 490 000 hommes. C’est presque autant que le nombre de soldats dans l’armée de terre américaine! L’armée nationale birmane présente une autre triste particularité: celle d’avoir l’un des taux les plus élevé du monde d’enfants soldats. On évalue leur nombre à près de 70 000, recrutés par la force pour la grande majorité.

Nombre de frontières ont été minées non pas pour se protéger des invasions extérieures, mais pour éviter que les Birmans ne fuient clandestinement leur pays.

Dans un autre registre, le pouvoir birman détient un autre record : celui d’avoir maintenu en prison pendant 12 ans la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi. Cette élégante femme âgée maintenant de 66 ans est la plus emblématique opposante au régime. Membre d’une illustre famille birmane, elle a été démocratiquement élue en 1990, avant que les généraux ne décident d’annuler les élections et de l’emprisonner. Pas très fair play ces militaires…

Le peuple a à plusieurs reprises  tenté de se soulever. La première révolte a lieu le 8 aout 1988. Pour ce 8-8-88 les astrologues, populaires dans le pays, ont prévu des changements. Il y en a… Les soldats ouvrent le feu sur les manifestants, la répression fait 3000 morts. Des bâtiments de l’université de Yangon d’où la révolte a commencé sont dynamités par les militaires en guise de représailles. Plusieurs universités sont démantelées, et les facultés déplacées loin des centres villes pour rendre les rassemblements spontanés d’étudiants plus difficiles.
En 2007, excédés par une inflation galopante et l’augmentation des prix des produits de première nécessité et de l’essence, ce sont les moines bouddhistes, pourtant connus pour leur calme légendaire, qui battent le pavé. Leurs revendications incluent des réformes et une amélioration de la situation économique. Les dictateurs reçoivent le message 5/5 et comprennent rapidement le danger que représentent ces pacifiques moines, tout d’orange vêtus, dans ce pays à majorité bouddhiste. Après 5 jours de face à face dans Yagoon, l’armée ouvre le feu sur les religieux faisant 31 morts. Des raids sont menés dans les monastères et plus de 3000 personnes sont emprisonnées. Cet épisode marque une escalade, personne ne croyant les généraux capables de s’attaquer à des religieux que tout le monde vénère dans le pays. Même la Chine, ami du régime, affiche ouvertement sa désapprobation.
L’intérêt du pouvoir pour son peuple a enfin été tristement illustré en 2008 lorsque le violent cyclone Nargis dévaste la cote Sud-Ouest du pays. La région située autour du delta de l’Ayeyarwady est ravagée; des milliers de Birmans, vivant déjà dans des conditions difficiles, se retrouvent privés de tout. Les rares images qui sortent du pays suscitent une immense émotion internationale. De nombreux pays proposent leur aide et les ONG se mobilisent en masse pour parer au plus pressé et éviter les épidémies. Mais à la surprise de tous, le pouvoir refuse de délivrer des visas aux humanitaires. Des tonnes d’aide s’accumulent dans les entrepôts autour du pays, mais ne peuvent être distribués aux populations sinistrées. Cette ignoble farce dure 3 semaines, durant lesquelles les sinistrés sont abandonnés à leur sort. Le pouvoir dépassé par la situation, désorganisé et trop occupé à interdire l’accès à son territoire ne fait rien. Aucun bilan officiel ne sera jamais rendu public mais l’ONU estime entre 140 000 et 300 000 le nombre de morts et 2 millions celui des sans abris.

La communauté internationale est jusqu’à aujourd’hui restée silencieuse. Plusieurs résolutions ont été proposées au conseil de sécurité de l’ONU, toutes rejetées, résultat du veto systématique de la Chine, l’un des principaux alliés, et partenaire économique du pays. Les USA ont fini par imposer un embargo sur le pays en 1997 suivi par l’EU en 2000; heureusement pour nos intérêts français, cet embargo est suffisamment souple pour permettre à Total, la compagnie pétrolière hexagonale, de continuer à exploiter en toute légalité les ressources gazières du pays.
Plus cynique encore: Alcatel ancien fleuron français, devenue une société franco-américaine après sa fusion avec Lucent, a via sa filiale chinoise, assisté techniquement le régime et fourni le matériel pour permettre de filtrer les communications dans le pays. Ce système permet de censurer le web, d’intercepter les emails, d’écouter les conversations téléphoniques et de couper à tout instant les réseaux. Son efficacité a été prouvée pendant les révoltes de 2007 où internet et téléphone ont été coupés. Mais l’efficacité des produits Alcatel a été encore mieux démontrée lors de l’arrestation de Nay Phone Latt, un blogueur birman. Malgré les précautions pour anonymiser ses connexions, il a pu être identifié et localisé. Il a depuis été jugé et condamné à 20 ans de prison pour les propos qu’il tenait sur son site. Alors merci qui? Merci Alcatel!

Evidemment après ce tableau pas très flatteur, pourquoi donc aller en Birmanie?
Déjà ni par folie et ni par héroïsme. Evidemment nous sommes loin du Club Med au bord de la mer rouge, mais les touristes sont étonnamment les bienvenus, y compris par le pouvoir qui est ravi de trouver là une nouvelle manière de s’enrichir. Nombre d’hôtels de luxe (et oui il y en a), la totalité des compagnies aériennes intérieures, la compagnie ferroviaire et bon nombre de compagnie de bus et de bateaux appartiennent à des dirigeants du pays ou des membres de leur famille.

Les hauts lieux touristiques ne sont accessibles aux étrangers que moyennant une taxe, variant de 5 à 10 dollars qui filent directement dans les poches du pouvoir. Enfin pour s’assurer que les plus indiscrets n’aillent pas mettre le nez là où il ne faut pas, un système strict de permis est en place. Les étrangers ne sont autorisés à accéder qu’à certaines régions.

Mais, pourquoi alors aller là-bas? Pas par voyeurisme, non plus. Je pense simplement que laisser un peuple abandonner à son sort n’est pas la bonne solution. Venir en tant qu’occidental, voir ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’est la réalité birmane n’est pas du temps perdu. Voir pour pouvoir ensuite témoigner parler de ce pays dont beaucoup ignorent même jusqu’à l’existence.
Bien sur le pays souffre de la dictature, mais s’arrêter à cela c’est aussi oublier les merveilles qu’il renferme, et surtout l’immense majorité de la population. Me rendre sur place permettra de donner un visage à ces millions d’anonymes qui sont souvent occultés des conversations qui focalisent la majorité du temps sur le kaki des treillis.
Enfin venir en Birmanie, en plus d’ouvrir une fenêtre sur un pays méconnu permet aussi de montrer aux locaux que nous ne les avons pas complètement oubliés.
Après je ne suis pas dupe : durant les trois semaines que je vais passer dans le pays, j’enrichirai la junte au pouvoir. Mais elle est déjà riche à millions, alors peut être si sur la somme que je dépense, seulement 50% va à la population, ca sera déjà ça. Et de toute façon, sortir ces gens de leur isolement vaut à mon avis la peine.
Certains peuvent ne pas être d’accord avec ce choix, c’est en tous les cas comme cela que je vois les choses et ce qui me motive à me rendre sur place.

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2 Comments

  1. Salut Z.
    Je ne me ferais pas le Maître Vergès d’ALU, mais il me semble qu’un réseau de communication sans système d’interception légale c’est comme chien sans puces (si tu me permets de citer du Corbier)… Je ne sais pas qui équipe le Big 3 français des Télécoms, mais je me demande même si ce n’est pas une obligation légale que d’avoir un système d’IL dans son réseau. Un vague souvenir des émeutes en France, où la presse relayait le déploiement de forces de l’ordre place Bellecour suite à l’interception de SMS le vendredi soir… Alors rumeurs ou pas, un réseau monté par ALU qui n’en n’était pas pourvu se trouvait en … Afghanistan! Si une communication doit être sniffée, elle le serait bien autrement 😉
    Bref, on retombe dans le fameux débat: faire ou non du business avec les pays non conformes au label “droits de l’Homme proof”… et donc laisser la place à d’autres ZTE ou Huawei et consorts…
    Ca me rappelle les athlètes français qui voulaient parader avec un pin’s “Oui aux droits de l’Homme” pour les J.O. de Pékin… sur leur survêt’ Adidas ou Nike! Pas sur d’ailleurs qu’ils soient encore Made in China… trop cher l’ouvrier chinois! D’ailleurs il suffit de faire un rapide petit tour chez Jules & Celio pour ne trouver que des étiquettes offshore: made in Cambodia, Bengladesh, India …
    J’espère que ton voyage aura été aussi palpitant qu’un “Birmane”, d’Ono Dit Biot
    ++

    1. @igrekm: Hello Monsieur. Heureux d’avoir une réaction à ce post. En l’écrivant j’avais presque oublié que tu avais longuement été un sous-traitant d’ALU. Ma rhétorique hautement sarcastique visait aussi à avoir des réactions; je suis heureux et flatté que la première vienne de toi. Maintenant mon droit de réponse 😉
      Je suis complètement d’accord de dire que si ALU n’avait pas fourni ce matériel, d’autres s’en seraient chargés. Aurais-ce été différent? Sur la forme et sur l’éthique je le pense: j’aurais pu taper sur les Chinois dans mon article et pas les Français; sur le fond certainement pas pour les Birmans. La Birmanie tout comme certains autres pays n’est pas n’importe quel pays. L’actualité nous offre depuis quelques mois beaucoup d’exemples de dirigeants qui n’hésitent pas à tirer sur leur peuple. L’Occident s’en émeut. La France envoie des troupes protéger les braves civils libyens du massacre en envoyant ses avions bombarder les méchants qui travaillent pour Khadafi… et qui ont été armés quelques années plus tôt par l’Hexagone. Tout cela est émouvant, mais au fond ne pourrions nous pas faire un travail de fond.
      Evidement le coeur de métier d’Alcatel est de faire des systèmes de communication, et à fortiori de les vende. Bien sur faire des systèmes de communication veut aussi dire faire des systèmes d’interception… et de les vendre. Rien de choquant à cela, sinon ça serait comme reprocher à un marchant de canon de fournir des obus à ces clients. Là ou le bas blesse à mon avis, ce n’est pas qu’Alcatel essaie d’emporter des marchés en Birmanie. Au final ALU n’a pas à savoir comment ni par qui, ni comment ces systèmes seront utilisés. Par contre qu’ALU une société franco-américaine contourne un embargo EU / US pour fournir ce même matériel cela me choque profondément.
      Ce qui me choque encore plus c’est que ces même pays qui fièrement affichent leur réprobation du régime tolèrent ces arrangements. Evidement en tant qu’ex banquier, je comprend très bien les intérêts en jeu, mais ils ne restent pas pour autant moins choquants. C’était le sens de mon message. Tu as donc raison en citant l’exemple des athlètes français qui souhaitaient s’acheter une bonne conscience à meilleure cout en arborant un pins. L’embargo que nous imposant soit-disant à ce pays est un pins. Un pins pour se donner une bonne conscience, mais cette fois-ci ce n’est pas une conscience individuelle dont il s’agit mais une conscience nationale… internationale même.

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