8 jours. C’est le temps que j’aurais tenu avant de repartir en Birmanie.

Il faut dire que passer de Yangoon à Bangkok est déstabilisant. L’agression visuelle des centres commerciaux est immédiate. La circulation est d’une extrême densité, et même le gout du Cappucino du Starbuck m’a surpris à mon retour. Plus l’habitude il faut croire.

J’ai pris la décision de repartir rapidement. En fait avant même d’être rentré à Bangkok, j’avais cette idée en tête, car les 28 jours de visa qui m’avaient été accordés lors de mon premier passage ne m’avaient pas laissé le temps de visiter l’Est du pays.

Lors de mon trek au lac Inle, j’avais également fait la connaissance d’une française qui était motivée pour repartir affronter les interminables formalités administratives que le passage de la frontière terrestre depuis le Nord de la Thaïlande promettait d’être.

J ‘ai rapidement booké un  billet d’avion pour Chiang Rai. Une ville thaïlandaise tout au Nord du pays. Arrivé là-bas à 21h00, j’ai pris dès le lendemain 7 heures un mini bus pour Mae Sai, la ville thaïlandaise poste frontière.
Elle est très fréquentée par les touristes : la moitié d’entre eux sont des curieux qui veulent voir à quoi ressemble l’infâme triangle d’or. Cet endroit mythique à l’intersection de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande est réputé pour fournir plus de la moitié de la production d’opium du monde. L’autre moitié est sur place pour effectuer un visa run (mon article précèdent si vous avez oublié ce que c’est).

Une unique grande rue traverse la ville de part en part. A l’extrémité nord elle se termine en cul de sac. Des barrières bloquent l’accès d’un petit pont qui enjambe un ruisseau boueux. De chaque coté des policiers et des militaires armés, dont la seule différence est la couleur de leur uniforme qui varie de part et d’autre du pont.

Il est à peine 9h00 déjà règne une grande agitation. Des centaines de jeunes backpackers se pressent déjà pour faire un aller-retour en Birmanie et revenir avec un nouveau visa Thai de 15 jours. Ils franchissent le poste d’immigration Thai qui leur délivre un tampon de sortie, puis traversent le pont. Là aucune vérification n’est faite coté birman. Un officier de l’immigration tient juste une corbeille en osier, un peu comme le tronc à l’église. La différence, c’est qu’ici ce n’est pas « à votre bon cœur messieurs dames ». Ici le tarif est fixé à l’avance, et c’est 500 baths (l’équivalent de 11 euros) pour pourvoir traverser la partie birmane du pont.
Comme dans la chanson « un demi-tour et puis s’en vont », les backpackers repartent immédiatement dans la direction inverse pour re-entrer en Thaïlande. Ils remplissent une nouvelle carte d’entrée et bingo : ils gagnent un visa de 15 jours dans le pays.

C’est mon tour de me lancer dans la queue. Les rouages du système sont bien huilés. Ca va très vite et en moins de dix minutes je me retrouve coté Birman. Evidemment dans mon cas, c’est un peu différent car de l’autre coté, je ne fais pas un 180 degrés pour retourner direct en Thaïlande.

Alors évidemment et bien que l’on me fasse quand même cracher 500 baths dans la corbeille, ca se complique un peu. On me renvoie vers un bureau du MTT, le Myanmar Tourism and Travel. C’est l’agence de tourisme officielle du gouvernement ; la seule habilitée à délivrer des autorisations pour les zones d’accès restreint.
A l’intérieur de la guitoune, pas trop de stress. Au fond d’un bureau, un gros bedonnant somnole les pieds posés sur lebureau. A ma droite, une jeune fille joue au mémento sur un ordinateur hors d’âge.

On explique ce que l’on veut faire et sans trop de surprise, la réponse tombe, presque machinalement :
« C’est très compliqué, ca va vous couter très cher, en plus c’est dangereux… »
Je coupe rapidement court à l’énumération de tous les problèmes qui vont se poser et vais droit au but :
« ok c’est dur, mais est-ce possible ou pas ? »
« ben euh… oui c’est possible, mais… »

Voilà la réponse que j’attendais : c’est possible. Le « mais », c’était évident qu’il allait suivre;  les déplacements dans les zones pas strictement  sécurisées et « tourist friendly » sont déconseillés. Le gouvernement fait tout pour rendre les formalités le plus difficiles et les plus couteuses possible afin de décourager le plus grand nombre de se rendre dans ces coins là.

Concernant l’Est du pays, en plein triangle d’or, ce que les officiels craignent le plus c’est que les aventureux touristes tombent sur des champs de pavots, ultra nombreux dans le coin, ou/et des accrochages entre les groupes armées du coin et les forces loyalistes. La zone est en insurrection permanente et les mouvements de troupes ultra nombreux.

Après une heure de conversation stérile, durant laquelle l’agent du MTT ne cesse de nous répéter que c’est possible mais compliqué, elle finit par nous dire que pour nous rendre à Kengtung, la ville d’où partent les treks, il nous faut embaucher un guide. Le guide ce n’est pas vraiment pour éviter que l’on se trompe de bus ; en fait le guide c’est juste pour avoir un cerbère  qui nous tient à l’oeil en permanence et s’assure que nous restons sages et disciplinés. Que par exemple nous ne prenions pas l’idée farfelue d’entrer en contact avec des gens de la rebellion, ou de s’aventurer dans des coins où les touristes ne sont pas autorisés, ou pire encore, de jouer le journaliste sur place.
Une heure et trois coups de téléphone plus tard, on voit un Birman arriver sur un petit scooter. Il est beau comme un as : une jolie chemise Paul Smith, une paire de lunette de soleil et son téléphone portable accroché autour du cou. Un vrai VRP. Il parle bien anglais, mais fait beaucoup trop officiel pour nous. En plus il veut nous facturer un montant absolument prohibitif pour le pays : 25 euros par jour plus tous ses frais de logement et de nourriture. Nous refusons et demandons l’autorisation d’aller nous promener dans Tatchilek, la partie Birmane du poste de frontière.
Nous pensons que nous ne devons pas être les deux premiers occidentaux à vouloir tenter cette aventure, et que nous devrions pouvoir trouver un guide par nous mêmes. L’avantage est que nous pourrons peut être négocier les prix, et avec beaucoup de chance avoir quelqu’un qui soit un peu plus indépendant du pouvoir.

On tourne pas mal dans Tatchilek, l’occasion de voir à quel point cette ville est une blague. Les touristes de Thaïlande sont autorisés à aller faire leur course  sur place à condition de laisser leur passeport au poste frontière birman. Il ne le récupère qu’en traversant en sens inverse et le jour même. Les Birmans ont bien compris le truc et profitent de l’aubaine d’avoir des occidentaux sur place. Ils ont développé tous les types de commerces idiots que l’on trouve de l’autre coté de la frontière.

La blague aussi c’est que dans Tatchilek pratiquement personne n’accepte les Kiaths (la monnaie locale birmane). Toutes les transactions se font en baths y compris pour les produits de première nécessité. Tatchilek est le prolongement de la Thaïlande en territoire Birman. Les même étalages de vendeurs de lunettes de soleil, les mêmes magasins de téléphones portables et de faux iphones et ipads, les même vendeurs de cigarettes à bas prix, et mieux encore, les mêmes dealers d’opium et de marijuana qui nous alpaguent dans la rue.
Inutile d’aller si loin pour ca, tout est déjà dispo en Thaïlande et pour moins cher.

Nous allons d’hôtel en hôtel, mais impossible de trouver un guide. Tous nous répondent qu’ils n’ont personne pour nous accompagner, que leur clientèle est soit birmane, soit que les étrangers qu’ils accueillent restent uniquement à Tatchilek pour la nuit puis repartent en Thaïlande.

Un peu désabusés, on continue à errer dans la ville et nous décidons d’appeler la guesthouse où nous voulons séjourner à Kengtung. Bien entendu, la Birmanie reste la Birmanie et même si les boutiques qui vendent des GSM sont nombreuses, pratiquement aucun birman dans la rue n’a de téléphone portable ; normal puisque les couts d’activation d’une puce sur place sont de plus de 500 $ soit 10 mois de salaire moyen birman. Conclusion c’est à un stand téléphonique en pleine rue que nous attendons pour passer notre coup de fil.

Nous entamons très vite la conversation avec un conducteur de moto taxi. Nous lui expliquons le problème que nous rencontrons avec notre histoire de guide. Il parle un bon anglais et semble très bien connaître le sujet. Si bien que nous finissons par lui demander au bout de 15 minutes de conversation s’il ne connaitrait personne. Et là, le choc : il est lui même guide. «Mais pourquoi ne l’a-t-il pas dit plus tôt ???

Apres 15 minutes de discussions et de négociations sur les prix, nous voici repartis vers le bureau du MTT cette fois-ci avec TumTum (son nom a été volontairement modifié pour conserver son anonymat). Rebelote pour une discussion d’encore 1 heure. Le bedonnant du MTT est cette fois réveillé, et finit nonchalamment par accepter que ce soit ce TumTum qui nous serve de guide. Par contre il sort un nouveau joker de sa manche : nous devons payer une taxe pour rester sur le sol birman sans visa !?! La blague, d’autant que le montant de cette taxe n’est pas piqué des vers. En Birmanie plus qu’ailleurs tout se négocie y compris le montant des taxes. Après 30 minutes on arrive à faire baisser le prix à 2000 baths pour les 5 jours soit près de 45 euros. C’est toujours cher, nous n’arrivons pas à obtenir mieux. Pour le guide on arrive à 3000 baths pour les 5 jours, et il se débrouille pour sa bouffe et son logement. Attendez, j’ai jamais demandé à avoir un guide moi !?! Dernière plaisanterie, on doit céder nos passeports aux douanes birmanes. Je tords le nez mais comprends rapidement que c’est soit ça, soit je ne rentre pas. A contre coeur je tends donc mon passeport, et me retrouve à la place avec un “entry permit”. Déconnez pas les gars ne le perdez pas, j’ai des tampons auxquels je tiens dedans 😉


Rendez-vous est pris pour un départ le lendemain par bus. Il y a 161 kilomètres enter Tatchilek et Kengtung mais c’est 5 heures de trajet. Il semble que certaines portions de route n’aient pas encore eu le temps d’être goudronnées…
Fatigués mais contents, nous finissons dans le seul hôtel de la ville qui accepte de nous héberger. La chambre dispose d’un petit balcon qui surplombe le ruisseau qui ait office de frontière. Plein de cameras aussi le long de ce mur qui enjambe la rivière. En me baladant dans l’hôtel, je  rencontre les seuls autres locataires: trois douaniers thailandais qui passent la nuit coté birman.
A 18h00, le poste frontière ferme. La ville se transforme brusquement dès le dernier touriste reparti. Tous les magasins ferment, le brouhaha et le coté artificiel de Tatchilek laisse la place à une bourgade calme. Plus de vendeurs de cigarettes qui nous suivent pendant des dizaine de minutes en nous suppliant d’acheter un paquet de malboro. Juste des birmans en longyis (longues jupes que les hommes et les femmes portent traditionnellement en Birmanie) qui se promènent dans les rues sombres. Le ronron des générateurs qui démarrent les uns après les autres nous rappelle que l’électricité est capricieuse ici. Dans le seul salon de thé encore ouvert à 18h45, une foule s’agglutine pour regarder les trois écrans de télé qui ont été installés. Tous les motos taxis qui ont fini leur service sont assis au premier rang sur de petites chaises en plastique.

 Pas de doute, Tatchilek malgré le lourd maquillage qu’elle porte la journée est bien une ville birmane. Les sourires réapparaissent, vrais et sincères des que la barrière s’est refermée pour la nuit. Nous sommes les seuls touristes dans la ville et plusieurs birmans s’arrêtent en nous voyant, inquiets que nous ayons laissé passer l’heure et que nous nous soyons laisser piéger ici en Birmanie. Lorsque nous leur répondons que nous avons choisi de rester à Tatchilek et de ne pas repartir en Thaïlande, ils ont l’air surpris, mais rassurés.

Je bois mon thé en grignotant un gros beignet ultra gras et pas très gouteux, mais qu’importe, je suis là où j’avais envie d’être depuis une semaine. Aucun doute nous sommes revenu en Birmanie, et pour être sincère, ca fait plaisir!

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