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On the way to Tijuaa

Welcome to Tijuana, Tequila Sex and Majiuana… la seule chose que je connaissais de Tijuana avant d’arriver sur place se résumait aux paroles de cette chanson mondialement connue de Manu Chao. Ce n’était pas beaucoup je le reconnais, mais franchir la frontière sur place m’a permis de rattraper ce retard.
Tijuana est non seulement le plus gros poste frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, mais aussi le plus gros poste frontière du Monde, avec une moyenne de 137 000 piétons et 47 000 véhicules qui la franchissent chaque jour.
Elle ne ressemble à aucune autre frontière que j’ai pu voir auparavant; la route qui y mène ne se rétrécit pas à ses abords mais s’élargit au contraire pour se diviser en une vingtaine de voies rappelant à s’y méprendre un poste de péage sur l’autoroute A6.
Les embouteillages y sont permanents. Des files de véhicules attendent à allure réduite de pouvoir passer coté américain. A 500m des barrières, les chauffeurs sont tenus d’ouvrir leur coffre et de baisser leurs fenêtres. A partir de là, les agents de douanes américaines accompagnés par des chiens anti-drogue arpentent les longues files de voitures tandis que d’autres inspectent le dessous des caisses à l’aide d’un miroir fixé le long d’une grande perche.
Un véhicule est régulièrement sorti du flot et est intégralement fouillé. Les malheureux sur qui la malédiction s’abat voient désosser leur voiture pendant une demi heure, avant de devoir eux-mêmes tout recharger à bord.
Une fois ces inspections faites, les véhicules arrivent au niveau d’une guitoune où sont réglées les formalités d’immigration. Les Mexicains ont le droit d’entrer au USA sans visa s’ils restent dans une zone s’étendant sur 30 kilomètres autour de la frontière. Au delà il leur faut un visa.
J’arrive à la gare routière de Tijuana. La ville a mauvaise réputation et je choisis de ne pas m’y éterniser. Il n’y a de toute façon pas grand chose à faire sur place si l’on m’est à part prostitution et drogue bon marché.

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arrivée à la gare de bus de Tijuana

A peine arrivé, je saute immédiatement dans un collectivo en direction de la frontière. Comme toujours, relier un point à un autre en collectivo prend une éternité, car pour rentabiliser son camion, le chauffeur s’arrête tous les 100m pour charger de nouveaux passagers, n’hésitant pas à dévier de son itinéraire normal pour optimiser la rentabilité de son business.
Je suis dans le minibus depuis une vingtaine de minutes. En face de moi, un jeune d’une vingtaine d’années portant lunettes de soleil et petit attaché case. Il est monté dans le bus en même temps que moi, et n’a échangé mot avec personne. Le bus continue cahin caha sa route à travers la ville depuis une quinzaine de minutes, lorsqu’il se met à s’agiter sur son siège; soudain tous les muscles de son corps se raidissent. Il est saisi de violentes convulsions et semble perdre le contrôle de lui-même. Surpris je le regarde quelques secondes avant qu’il ne s’effondre face contre sol. Il bave et ses convulsions sont si violentes qu’il se cogne à plusieurs reprises contre les montants métalliques des sièges.
Ma surprise passée, je me rends compte qu’il est victime d’une très violente crise d’épilepsie. Devenu incontrôlable, il est maintenant dangereux pour lui-même et pour les autres passagers. Je me jette sur lui pour tenter de l’immobiliser mais le gaillard est costaud et j’ai des difficultés à le maintenir au sol.
La dizaine de passagers du bus me regarde ahurie et effrayée, tandis que le conducteur continue tranquillement son chemin continuant de marquer ses arrêts comme si de rien n’était. Après quelques secondes et alors que l’homme au sol se met à baver et à vomir du sang, un autre passager vient me prêter mains forte en lui maintenant les épaules. Ses convulsions sont toujours aussi violentes mais nous parvenons à l’immobiliser.
Il est intéressant de voir dans une situation de stress comme celle là ses propres réactions. De nombreuses questions me traversent l’esprit : Est-ce un toxicomane ? Ferait-il une overdose? Que faire s’il reprend ses esprits sans se souvenir de ce qui s’est passé et croit à une agression? Que faire s’il est armé ?
Je suis moi-même surpris des choses auxquelles je pense à cet instant, puis je regarde mes mains qui sont pleines de bave et de sang. Je réalise alors qu’il s’est mordu et pire… qu’il est entrain d’avaler sa langue. J’essaie d’expliquer à l’homme qui m’aide à le maintenir qu’il faut que nous le mettions sur le coté. Je réalise alors  que mes progrès en espagnol sont réels mais toujours pas suffisants pour expliquer la position latérale de sécurité. Après quelques secondes d’incompréhension, je finis par le déplacer moi-même tout en lui maintenant le bassin avec mes jambes.
Des idées farfelues continuent à me passer par la tête : je suis dans l’une des villes les plus dangereuses du monde, en train de manipuler un parfait inconnu qui s’étouffe, que dois-je faire ? Faire attention à moi et considérer qu’il est peut-être malade et contagieux, ou bien agir par instinct et lui sortir la langue avant qu’il ne l’avale et ne s’étouffe ?
Mes propres réticences me gêne alors que la situation demande de réagir rapidement; j’imagine que c’est la nature humaine. Je finis par lui déplacer la tête parvenant à lui faire desserrer les dents. Les convulsions se calment et ses pupilles qui étaient parties dans le néant réapparaissent.
Durant toute la scène, tout le monde a observé la scène. Alors que la tension redescend je demande si quelqu’un a appelé les secours. Personne ne répond et je hausse le ton. Le chauffeur me tend son téléphone bien que je sois toujours à califourchon sur le malheureux. Exaspéré je lui hurle d’aller à l’hôpital et le menace physiquement dans le cas où il s’arrêterait une fois de plus pour remplir son bus en route. Je ne sais si c’est ma barbe de 2 semaines, mon crane rasé ou le sang sur mes mains qui l’impressionne, mais il s’exécute et prend enfin la route de l’hôpital.
Heureusement nous en sommes proche. Le bus arrive à vive allure en face de la barrière des urgences. Surpris de nous voir arriver si vite, l’agent de sécurité braque son fusil à pompe sur le chauffeur. Il ne manquait plus que cela… je lui crie de monter voir à bord ce qui se passe. Mi-apeuré, mi-surpris d’entendre mon accent de gringo, il monte à bord en pointant cette fois-ci son arme sur moi. Lorsqu’il voit la mare de bave et de sang dans laquelle moi et mon acolyte pataugeons, il s’excuse et ouvre la barrière. Nous arrivons enfin devant la porte des urgences, où un ambulancier vient prendre le relais. Welcome to Tijuana…
Je retourne m’asseoir. J’avais déjà de l’appréhension par rapport à la réaction des douanes américaines à la vue des tampons sur mon passeport, mais je n’avais pas envisagé qu’en plus d’avoir un visa iranien, j’arriverai aussi couvert de sang…
Une dizaine de minutes après avoir quitté l’hôpital, le chauffeur me dit que je suis arrivé à la frontière. Je ne vois rien qu’une file interminable de personnes. Sur ma droite j’aperçois d’immenses miradors et un mur de barbelés qui court aussi loin que porte mon regard. Le mur ainsi que la zone de No Mans Land construits pour séparer les USA du Mexique commencent ici : cela ne fait donc aucun doute, je suis arrivé.
Je m’approche d’une personne et lui demande si c’est bien la file d’attente pour passer la frontière. Elle sourit et me demande si c’est la première fois que je suis là. Je confirme et elle m’explique qu’il faut que je suive la file jusqu’au bout et que c’est à partir de là qu’il faudra que j’attende. En temps normal ajoute-t-elle, cela prend au moins 2h30.

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la file d’attente pour traverser la frontière

Après 12 heures passées dans un bus, je suis fatigué et je pue. Pour ajouter à cela, je ne supporte plus de voir mes mains baveuses et ensanglantée. Réalisant l’interminable file d’attente qui m’attend, je décide de ne pas prendre le risque de me faire refouler et choisis d’aller imprimer des documents me permettant de justifier les multiples étapes de mon voyage. Problème, il n’y a pas d’internet café à proximité de la frontière. Tous se trouvent en centre-ville me dit-on.
Tijuana était une petite ville de campagne de moins de 100 000 habitants il y a 20 ans, mais du fait de l’attractivité des Etats-Unis et du nombre exponentiels de travailleurs frontaliers, c’est aujourd’hui une ville de plus de 3 millions d’habitants qui s’est développée d’une manière aussi fulgurante qu’anarchique. Hors de question de retourner dans le centre ville.
De part mon expérience, j’ai appris que qui dit “zone frontalière”, dit agents de dédouanement. Ces agents aident, moyennant finances, compagnies et particuliers à dédouaner leurs cargaisons. Ils connaissent les techniques, les personnes à qui parler où parfois celles à qui glisser la pièce, et permettent d’effectuer en quelques jours des formalités qui peuvent autrement prendre plusieurs semaines voir plusieurs mois.
Qui dit agents de dédouanement dit naturellement imprimante puisque la paperasse est le cœur de leur business. C’est donc eux qu’il faut que je trouve. Je traverse le pont qui enjambe les 7 couloirs de passages de frontière et me rends dans la zone commerciale qui jouxte celle-ci.
Dans une suite de ruelles, se succède un mélange éclectique de pharmacies, dentistes, chirurgiens esthétiques, bars à alcool et bars à putes… Rien de bien étonnant quand on considère que l’on se trouve à 10 kilomètres de San Diego et 200 kilomètres de Los Angeles. Avec un prix de l’alcool près de deux fois inférieur, l’accès à des médicaments sans ordonnance et des prestations santé entre 5 et 10 fois moins chers (faux nibars y compris), rien d’étonnant non plus à ce que beaucoup de Californiens soient tentés de traverser la frontière pour venir se faire soigner ou simplement pour faire leur shopping.
En continuant, je finis par trouver ces fichus agents de dédouanement. Je rentre dans un premier bureau. Deux superbes Mexicaines de moins de 20 ans tiennent la baraque. L’une est en train de chatter sur facebook tandis que l’autre se défrise les cheveux tout en se faisant une manucure. Je leur explique mon souci; elles acceptent de m’aider pour imprimer mes papiers. Problème, le seul ordinateur qu’elles ont à leur disposition à un disque dur plein et il est si lent qu’au bout de 45 minutes, nous ne sommes arrivés à rien. En désespoir de cause, l’une des deux appelle en renfort un collègue de la boutique d’à coté.
Une petite trentaine, rondouillard, il n’est pas d’un grand secours et galère autant que les deux filles. En revanche, lorsque j’enclenche la conversation avec lui, il m’apprend pas mal de choses intéressantes. A ma question de savoir s’il se rend souvent aux Etats-Unis dans le cadre de son travail d’agent d’import/export, il me répond  que non car il est interdit d’Etats-Unis après avoir été arrêté dans la zone tampon en possession de stupéfiants. A peine ai-je levé un sourcil de surprise qu’il enchaine en me disant qu’il n’a de toute façon rien à faire aux Etats-Unis, et que s’il souhaitait quand même s’y rendre, il franchirait illégalement la frontière. A mon étonnement et ma remarque concernant le mur et le No Mans Land mis en place par les US, il me répond sans sourciller que moyennant 2500 dollars, ce n’est pas un souci de franchir le mur. Info/Intox, je ne le saurai jamais mais je reste très surpris…
Cela fait maintenant plus d’une heure que je suis dans la boutique et word n’est toujours pas lancé. Réalisant que je perds mon temps, je remercie tout le monde et file dans la boutique d’à coté. Le patron est d’abord rétissant m’expliquant que de peur des virus, il ne veut pas connecter un disque à son ordinateur, et puis devant mon insistance, il finit par accepter d’imprimer le papier si je le lui envoie par mail. 10 minutes plus tard, j’ai mes justificatifs en poche.
L’heure a bien tourné et j’ai l’estomac qui crie famine. J’aperçois au loin un M jaune familier : Mc Donald. Je déteste manger un burger, et encore plus lorsque je suis dans un pays où la street food est une tradition, mais j’ai envie d’aller le plus vite possible. Cela fait déjà 3 heures que je suis à Tijuana et je n’ai pas encore commencé les formalités d’entrée aux US.
J’entre dans le McDo et je suis étonné du nombre de madames très courtes vêtue attablées. Plusieurs se maquillent tandis qu’une autre remonte ses bas résilles. Curieux, je souris à l’une d’entre elles tout en commandant mon Big Mac, et lui demande pourquoi elles se font si belles. Elle me répond en haussant les épaules que nous sommes vendredi, et que les clients arrivent en masse du Nord. Evidemment, je n’y avais pas pensé, mais qui dit week-end aux Etats-Unis dit journée chargée pour les prostituées Mexicaines.
Nous sommes 14h00 et les clients ne vont pas tarder. Les filles de joie se font donc belles, et  quoi mieux que le McDo situé à quelques centaines de mètre de la frontière pour se préparer ? Mon burger en mains, je retourne vers le poste frontière. en hallucinant sur l’interminable file de voitures qui attendent leur tour pour passer aux US. Ce que je n’ai pas réalisé, c’est que la file d’attente pour entrer à pied est bien plus longue que celle pour entrer en véhicule. Elle fait 2 miles soit près de 3,5 kilomètres pour être très précis. Comment est-ce que je le sais? Tout simplement parce c’est en fonction de la longueur de la file d’attente que les policiers mexicains estiment le temps d’attente approximatif.

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les véhicules en attente pour traverser la frontière US

La file que forme les milliers de gens qui attendent serpente à travers tout un quartier de la ville. Un écosystème s’est développé autour d’elle : tandis que j’attends interminablement mon tour, je vois se succéder vendeurs de boissons et de nourriture. Un homme passe portant sous son bras journaux et magazines qu’il vend aux gens qui attendent, et qui sont trop contents de trouver quelque chose à faire pour faire passer le temps plus vite.
Des musiciens se produisent aussi et une vieille dame reprend des airs de tango argentin, accompagnée par de la musique diffusée par un lecteur de cassettes hors d’âge.
Mais le plus surprenant, ce ne sont pas les vendeurs de rue, ni les artistes, mais la misère qui s’agglutine ici. Des handicapés, certains aux membres totalement déformés, incapables de marcher et se trainant à même le sol où allongés sur de vieux skateboards; un vieil homme, qui remonte la file en tenant dans une main une ordonnance et dans l’autre son sac à dialyse. Il explique d’une voix tremblante qu’il ne veut pas d’argent, juste des médicaments qu’il ne peut pas se payer et sans lesquel il est condamné à une mort certaine. Il remonte dans un sens puis dans l’autre cette interminable file d’attente, composée d’un mélange éclectique de jeunes américains venus s’offrir des frissons pour la journée, de mexicains branchés aux cheveux décolorés traversant pour s’encanailler dans les bars chics de San Diego, mais surtout de beaucoup de travailleurs frontaliers pour qui attendre ici fait parti du quotidien.

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publicité pour un chirurgien esthétique. les prestations médicales sont jusqu’à 80% moins chers au Mexique qu’au Etats-Unis amenant de nombreux patients à traverser la frontière

Après 3 heures debout avec mon sac sur les épaules, j’entre enfin dans l’enceinte du poste de frontière américain. D’immenses grilles s’élèvent derrière lesquelles se tiennent 3 gardes armés, portant des gilets par balles parés du logo BCP (Border Control and Protection). Ils discutent entre eux en se marrant et s’assurent que personne ne cherche à resquiller. Une fois pénétré dans l’enceinte, j’ai un pied sur le sol américain mais mon attente n’est pas finie pour autant. D’une file d’attente unique, la ligne se divise en 10, autant qu’il y a de douaniers en face de nous. J’attends ici durant une heure supplémentaire le temps de parvenir face à un officier de l’immigration. Il saisit mon passeport et se met à tourner les pages

Where did you enter Mexico from ?
From Belize
But Where did you flew in to Mexico
Well I didn’t flew to Mexico, I…
Where did you flew in Belize
I didn’t flew in Belize either I am….
Just tell me where you flew in!
I flew to Santiago de Chile and made my way up from there by land
What ? I cannot let you
I am sorry? But…
You need to go to the building outside for further checks

Merveilleux! Non seulement j’ai attendu 4 heures,  mais en plus, j’ai fait tout cela pour rien, ou presque car il me faut passer un interrogatoire supplémentaire. Je ressors de l’immense salle où je me trouve et me dirige vers le bureau que l’on m’a indiqué. Evidemment, je ne suis pas le seul à devoir fournir des informations supplémentaires et je dois à nouveau attendre mon tour. A mes côtés un couple d’octogénaires mexicains qui viennent rendre visite à leur fils qui reside aux USA. ils patientent avec moi dehors et m’expliquent qu’ils sont eux aussi là depuis 5 heures…
Après une heure d’attente de plus j’entre enfin dans le building. Derrière un grand comptoir des officiers de l’immigration américaine. Je m’approche de l’un d’entre eux et à peine ai-je sorti mon passeport que le douanier me demande:

you are the one who travelled overland?

La célébrité fait toujours plaisir, mais un bureau d’immigration est certainement le dernier endroit sur terre où vous souhaitez être célèbre croyez moi! En entrant dans le bâtiment je savais que l’interrogatoire allait être long et pénible, c’est donc parti :

Where did you enter the US from ?
I didn’t enter the US, I entered America through Chile and made my way up North by road
When did you enter Chile ?
November 2011
Where did you go after Chile
I went to Argentina through Patagonia, then to Bolivia then to Peru…
Wait wait…

L’officier tourne frénétiquement les pages de mon passeport. Je ne comprends pas bien pourquoi au début, et puis je réalise qu’il essaie de vérifier la chronologie que je lui fournis à travers les tampons dans mon passeport. Le problème, c’est que toutes les pages de mon passeport sont remplies de tampons et qu’ils n’ont pas été apposés dans un ordre chronologique.
Inutile de dire que l’exercice est impossible, pourtant il s’acharne.

You say that you left Chile in December for Argentina. When was it exactly
Well around December 15th, but that was just for one day as there is no road on the Chilean side in few parts of Patagonia, so you have to slalom between the 2 countries…
Hum… ok well keep going, where did you go after ?

Je continue à lui résumer mes 12 mois de pérégrinations à travers l’Amérique du Sud et l’Amérique Centrale. Après quelques minutes, je le sens lâcher prise et changer de stratégie. Cette fois-ci, il essaie de regarder si la succession des pays que je lui donne est cohérente avec un voyage overland. Le nouveau problème auquel il est cette fois-ci confronté c’est qu’il n’a pas une connaissance assez précise de l’Amérique Centrale pour mener à bien l’exercice.
Le sketch dure une bonne demi-heure. Après avoir fini de lui raconter mon aventure, il me pose la question qui lui brule les lèvres :

How do you finance all of that ?
Well you know, living outside western countries is not that expansive for us, then I am spending all my 5 years work savings and I also get some money from sponsoring and article writing

Il se lève de sa chaise et je lis dans ses yeux qu’il ne sait pas trop quoi faire. Voilà 5 heures que je suis ici, je suis fatigué, j’ai faim et je commence à en avoir sérieusement marre. Pour la première fois, je suis entrain d’entrevoir la possibilité que franchir la frontière US va me prendre plus d’une journée…
L’officier s’approche d’une femme en uniforme. Il parle à voix basse mais leurs paroles parviennent jusqu’à moi.

His story is incredible, he says he came from Chile all the way north by road
The question is not to know if his story is unbelivable or not, but to know if you believe his story
Well… I think he tells the true, his passport is a mess but it seems to match
Well then let him go we can not keep him here forever

Alleluia! Il revient et me dit qu’ils vont me laisser entrer. Il me demande alors comment je vais quitter les US. J’ai toujours trouvé étonnant que l’une des premières questions que pose les douaniers aux étrangers, avant même de les autoriser à entrer dans le pays, est de savoir comment ils comptent en ressortir. Je réalise que ce n’est pas le bon moment pour aborder ces considérations, et lui répond tout sourire que je compte relier New York en moto. Il me demande alors

Why New York ?

Le « Why Not » ne semblant pas être approprié en ces circonstances, je lui réponds

I worked in New York for almost 2 years, so I have a lot of friends. Well actually you can check I had a visa and was doing investment banking there

Deux clics de sourie plus tard et l’historique de mes visas US apparaît sur son écran.

Right, I see the visa you had. You should have started by that, that would have been faster

Après avoir pris les empreintes digitales de mes dix doigts, pris ma photo et m’avoir demandé d’acquitter 7 dollars de frais d’entrée, il appose enfin l’ultime coup de tampon de ce tour du Monde. America Here I am… enfin presque. Après avoir tamponné mon passeport, l’officier me dit de retourner faire la queue et de repasser à travers les contrôles classiques.
Mon visage traduit ma lassitude, mais que faire. Je le remercie et repars pour une heure supplémentaire d’attente. Arrivé en face d’un nouvel officier d’immigration, celui me repose la question :

Where did you enter Mexico ?

Je crois d’abord à a une blague et m’imagine devoir refaire le cirque une nouvelle fois, mais il finit par apercevoir le feuillet que son collègue a laissé dans mon passeport.
Les 7 heures d’attente que j’ai passées sur place rendent mon arrivée à San Diego encore plus surprenante. Après avoir récupéré mes sacs sur le tapis roulant de la machine à rayons X, je reste immobile durant quelques instants, pensant qu’une fouille va être effectuée. Après quelques minutes à attendre, je demande à un homme en uniforme ce que je dois maintenant faire. Il me dévisage comme si je venais de lui parler dans une langue extraterrestre, puis me répond :

You go, you can just go

Je me dirige alors vers les grandes portes coulissantes aux vitres teintées. Sans aucune transition, je me retrouve sur une jolie petite place. Le tramway de San Diego a son terminus, ici, à moins de 50m de la frontière.
Il règne dans la rue un calme surprenant, presque stressant après le chaos dans lequel je viens de passer mes 7 dernières heures. Je m’assois sur un banc pour reprendre mes esprits et attendre le tramway. Je n’ai fait qu’une centaine de mètres et pourtant j’ai l’impression d’être passé d’un monde à un autre.
Je regarde au loin un immense drapeau mexicain flotté au vent. Je repense à ce vieil homme croisé quelques heures auparavant, qui portait d’une main son sac à dialyse et de l’autre son ordonnance ; je repense à ces prostitués se faisant belles pour attirer des gringos en ce vendredi soir ; je repense à cet enfant atteint de la polio, qui tout déformé tendait la main pour quelques pièces…
Entre eux et moi, un mur de barbelés infranchissables. Entre eux et moi, une interminable file d’attente. Entre eux et moi, un armée de fonctionnaires de l’immigration. Entre eux et moi, un passeport français. Entre eux et moi il y a un monde… et pourtant entre eux et moi il n’y a que 300 mètres.
Je monte dans le wagon, assommé par le manque de sommeil et par les heures  interminables au poste frontière. Mais ce qui m’assomme le plus c’est ce violent retour à ce que l’on appelle la civilisation. J’arrive au milieu d’une ville coquette et propre. Tout est bien ordonné et les piétons sont disciplinés. Les jeunes filles en mini jupes sortent tout juste faire leurs emplettes en ce début de vendredi soir.
Sans que je m’y attende, le malaise que je portais en moi depuis plus de 2 ans de voyage à travers différents pays du “Tiers Monde” vient d’être résumé d’une manière brutale, quasi caricaturale avec mon passage de frontière à Tijuana. D’un coté la misère absolue, de l’autre le mirage du bonheur. Entre les deux un mur de barbelés.

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9 Comments

  1. Welcome to Tijuana, Tekila, sexo y marihuana
    Bienvenida tu pena, mi suerte, la muerte…
    Quelle histoire tout de meme dans le bus et a la frontiere… patience et sang froid doivent etre de rigueur…

  2. I don’t know how I came here, but I read your stories of Tijuana and of Mexico. How sad that you wasted your time in resort beaches, and that you arrived to Tijuana with such a bad mentality. Unfortunately, I think this is why you ran into such negative experiences. Drugs and prostitution are 1% of the city. It is not a bad city- there is a cultural center, a very interesting booming art and fashion culture. Awesome food (a large focus right now on eating local mixed with craft beer and wines from Valle de Guadalupe, another amazing place you could have checked out).
    People who just want to run out of the city with disdain and fear miss out. It is not beautiful, but you could have done a little more research. My family is from Tijuana and I hung out there every weekend. I never once ran into a prostitute and have never seen people doing drugs. The border crossing is sad, a mess and definitely stressful, you are right about that, but you were so obsessed with the prostitute and drug thing. This other side of the city that I am explaining is only a few blocks away. What a shame.

  3. Salut Zetoune
    Sympathique papier bien écrit, les carnets de route sont souvent calamiteux.
    Je n’ai pas d’autre choix que de passer cette frontiere sous peu dans les mêmes conditions (mon truc est plus simple six mois au Mexique et je rejoins Montreal le plus vite possible.
    Merci pour toutes ces infos, je ne m’attendais pas à un truc si énorme … je vais m’organiser et préparer ça afin de m’y présenter en forme …
    Penses tu qu’offrir un paquet de glaviouses à la moucrene maison au douanier me simplifiera la tache ahahah ????
    Bonne route

    1. @Bruno: considérant que c’est des douaniers américains dont nous parlons, je pense que ca risque plutôt de te desservir. Bon courage et bonne route!

  4. Mexico, Chile and Argentina ARE Western countries. Western is not a synonym of development or wealth, French always misconstrue this.

    1. Not exactly sure what you mean by “french misconstruct this” neither where it does apply to this article. In any case Tijuana stays a gate between 2 worlds. It is in no case exaggeration to say that, it is in fact a case.

  5. Tu exagères pas mal! La misère absolue tu la trouve en Afrique

  6. Pas au Mexique

    1. Tu trouves probablement de la misère en Afrique. Ce n’est pas pour autant que tu n’en trouves pas au Mexique. Tu peux aussi trouver de la misère en France en cherchant un peu. Le concept de “misère absolue” est abstrait et je n’aime pas classer la détresse des gens.
      Ce que j’ai vu à Tijuana était difficile pas tant parce que la misère y était plus ou moins “absolue” qu’ailleurs, mais parce qu’il n’y avait que quelques kilomètres entre deux mondes.
      J’ai observé un homme sous dialyse mendier des medicaments dans la file d’attente de l’immigration coté méxicain, et quelques minutes plus tard, alors que j’étais passé coté américain à San Diego, j’était à la terrasse d’un bar où deux jeunes filles courtes vêtues en réconfortaient une troisième en larmes car elle avait perdu son iphone quelques minutes plus tot.
      C’est ce contraste entre deux mondes, les différences entre les soucis des gens qu’on y rencontre qui rend l’ambiance à Tijuana si particulière. Entre Tijuana et San Diego il n’y a que quelques kilomètres et un mur, mais il y a surtout un univers entre les deux. Tijuana et son poste frontière illustrent ce qu’il peut y avoir d’abject dans notre Monde.
      Notre vie n’est pas la même en fonction de quel coté du mur nous sommes nés.

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