Ce qui saute aux yeux lorsque l’on regarde une carte du Vietnam, c’est une grande ligne grise qui traverse le centre du pays. Le bandeau suit grossièrement le cours de la rivière Ben Hai et ne correspond à aucune spécifité géographique. Bien que le pays soit réunifié depuis trente ans, il s’agit en fait de l’ancienne zone de démarcation entre le Nord et le Sud Vietnam qui figure toujours sur les cartes.

La ligne imaginaire qui suit le 17ème parallèle avait été choisie comme ligne de séparation au cours des accords de Genève de 1954. La zone de 5km de part et d’autre de cette ligne est appelée la DMZ comme DeMiliterizad Zone, ou zone démilitarisée (et oui aux geeks d’entre vous qui me lisent, le mot DMZ utilisé en sécurité informatique vient de là). Théoriquement ce bandeau devait être exempt de tout combat. Seul un pont, le Hong La, traversait la rivière et permettait aux vietnamiens de passer d’un Vietnam à l’autre.

pont Hong La

Seulement la réalité a été bien différente de la définition donnée à cette parcelle de terre sur le papier. Coincée entre la mer de Chine et le Laos, les combats y ont fait rage durant tout le conflit et la DMZ reste aujourd’hui l’une des zones les plus pilonnées sur Terre. Certaines batailles sont restées célèbres comme celle de Khe San, où plus de 10 000 soldats Nord Vietnamiens, 1000 marines américains et quelques 600 soldats Sud Vietnamiens ont trouvé la mort en deux mois. Cette bataille, souvent surnommée la bataille pour rien, a eu comme particularité de ne pas être lancée pour conquérir un point stratégique mais pour servir de diversion. Des soldats sacrifiés pour permettre le succès de l’offensive du  Tet qui marquera un point décisif dans le conflit.

Aujourd’hui les vestiges de cette sombre période sont peu nombreux. La quasi totalité des bases américaines ont été détruites et le gouvernement Vietnamien a multiplié les efforts pour que cette zone dévastée soit repeuplée. Les campagnes de déminage ont permis à beaucoup de Vietnamiens de revenir vivre sur place, même si des dizaines de personnes sont toujours victimes d’explosions de mines et de sous munitions chaque année.
Malgré cette relative absence de vestiges, un oeil un chouilla observateur décèle rapidement les cicatrices laissées par 20 ans de conflit. D’abord le relief de la région qui trahit les innombrables bombardements aériens de l’US Air Force, qui ont remodelé le paysage; les cratères qui sclérosent la plage de Cua Tung sont de ce point stupéfiants. Ensuite la végétation, ou plutôt l’absence de végétation principalement autour de l’actuelle Ho Chi Minh Highway, anciennement piste Ho Chi Minh, et qui était utilisée par les Nord Vietnamiens comme un cordon ombilical logistique. Ce chemin ou plutôt ce réseau de chemins a été intensivement bombardé par les B52 en utilisant la technique du “tapis de bombe”.

En plus de “bombes conventionnelles” (je tique toujours en écrivant ce terme qui me parait antinomique dans sa construction même), l’US Air Force a aussi utilisé des bombes à fragmentations et toute une multitude d’inventions tout droit sorties des laboratoires de l’armée. Le Vietnam est ainsi devenu un immense centre d’expérimentation, où ont été testées en grandeur réelle les dernières innovations guerrières: la plus célèbre d’entre elles est le napalm, ce mélange d’essence et de produits hautement inflammables, utilisé sur des pans entiers de jungle et de forêt pour mettre à jour les cachettes vietcongs, mais aussi réduire à néant les récoltes et affamer les populations locales et les combattants communistes. Moins connus mais aux effets à long terme encore plus dévastateurs, l’utilisation de pesticides pour remplir les mêmes objectifs étaient aussi largement répandue de 1962 à 1971 (sous le nom de code d’opération Ranch Hand).

En plus des effets immédiats dus à l’épandage de ces produits pas vraiment green, les excipients hautement toxiques des pesticides utilisés ont massivement et durablement pollué les sols et les nappes phréatiques, contaminant de fait l’ensemble de la chaine alimentaire. Un rapport de la WWF (World Wildlife Fund) de 2008 estime que 1/5 de la forêt vietnamienne a été détruite par les pulvérisations de défoliant durant la guerre, et que plus de 40% des sols sont toujours contaminés par des agents chimiques.

L’un des plus important scandale aujourd’hui est l’utilisation de l’agent orange, un pesticide développé par les sociétés Monsanto et Dow Chemical. La toxicité de ce produit a été reconnue par un tribunal New Yorkais, ce qui a ouvert en 1984 la voie à l’indemnisation de Vétérans Américains qui y ont été exposés durant la guerre. Malheureusement une association de défense des victimes vietnamiennes de l’agent orange a été déboutée d’abord par un tribunal de Brooklyn puis par la court suprême des Etats-Unis qui a considéré leur plainte non recevable.
On évalue entre 2 et 4 millions le nombre de Vietnamiens qui souffrent aujourd’hui directement de ce produit qui provoque des cancers et une augmentation significative des risques de déformations physiques et cognitives des descendants. Les opérations de décontamination ne font que commencer et prendront des dizaines d’années, après que les financements nécessaires pour les mener à bien soient débloqués.


Mon arrêt au cimetière national Truong Son a aussi été un moment fort de mon passage dans l’ex DMZ. Situé au bout d’une route de campagne, il rassemble les tombes de plus de 10 000 soldats Nord Vietnamiens tombés au combat.
Chacune des stèles blanches comporte une simple inscription indiquant le nom du soldat et ses dates de naissance et de mort surmontées de l’inscription “Liet Si”: martyr. Ces tombes, extrêmement sobres qui s’étendent à perte de vue m’ont donné la nausée: tous ces hommes et ces femmes, fauchés dans la force de l’âge. Alors que je marchais au milieu des pierres tombales, le souvenir d’un autre cimetière militaire, où je m’étais recueilli quelques années plus tôt, m’est revenu: le cimetière militaire d’Arlington, où sont enterrés plus de trois cent mille soldats américains tombés sur tous les fronts où l’US Army a été engagée. Certains peuvent trouver le rapprochement maladroit, pourtant alors que je contemplais cette étendue de malheur, je n’ai vu entre ces sépultures et celles que j’avais pu voir à Washington aucune différence: juste la dernière demeure de jeunes gens, partis trop vite en se battant pour un drapeau.

sourires de liberté

Alors que je m’éloigne, je décide de m’arrêter pour prendre un café. Tandis que je regarde les gouttes noires tomber du filtre métallique dans ma tasse, deux chiffres me reviennent en tête: 1 100 000 et 4 000 000. Ils correspondent respectivement au nombre de soldats Vietcongs et aux nombre de civils vietnamiens tués durant la guerre. Derrière moi une gamine se balance dans un hamac. Je bois mon café en la regardant et en me posant cette question: quel est le juste prix de la liberté et de l’indépendance?

Et un pêle-mêle pour illustrer ce post

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