Deux journées au cœur de l’horreur d’une des plus récente tragédie de l’histoire. Celle de l’avènement au pouvoir des Khmers Rouges au Cambodge.

Cette histoire est celle d’hommes dont l’aveuglement idéologique et la soi-disant quête du bonheur pour leurs compatriotes a amorcé l’une des plus abjecte folie meurtrière du XXème siècle.

Cette triste histoire c’est à travers la visite du terrible centre Psong Tsel que j’ai remonté son cours. Psong Tsel, plus connu sous le nom de S21 était le plus important centre de détention et de torture du régime. Situé en plein cœur de Phnom Penh, pas moins de 16 000 malheureux s’y sont succédés durant ses trois ans de fonctionnement. Les ordres étaient clairs, aucun prisonnier ne devait ressortir vivant, et seules 7 personnes ont réussi à réchapper à leur sort. Les geôliers et les interrogateurs avaient carte blanche pour faire avouer les fautes des prisonniers, qu’elles soient réelles ou supposées. Les tortures les plus abominables étaient infligées et permettaient à force de répétition de faire confesser n’importe quoi à n’importe qui, ou de l’amener à pousser son dernier souffle avant.

La visite de S21 est une expérience lourde et intense. L’horreur est accentuée par l’innocence du lieu où ces actes barbares se sont déroulés. Un ancien lycée transformé en centre de mort. Les barbelés installés aux fenêtres et aux balcons donnent à l’ensemble un aspect sinistre, mais l’ancienne cours de récréation, conservée au centre du complexe et bordée de frangipaniers et de grands cocotiers produit un contraste saisissant qui accentue le malaise.
La potence au centre de la cours, que l’on peut facilement confondre avec un ancien cadre de balançoire, était utilisée pour suspendre les prisonniers par les pieds avant de les frapper à coup de bambou tout en immergeant leur tête dans l’eau jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance.

Le temps splendide le jour de ma visite rend la situation encore plus dérangeante. Comment le soleil peut-il encore briller, comment les frangipaniers de la cour peuvent-ils encore fleurir et dégager une odeur si agréable ici ? De la minuscule cellule que je suis entrain de visiter, j’aperçois les noix de coco qui pendent d’un arbre. Il y a moins de 35 ans, des prisonniers dans cette même cellule les regardaient eux aussi, en sachant que c’était certainement l’une des dernières choses qu’ils voyaient.

Dans leur course meurtrière et leur application à exterminer leur propre peuple au nom de l’instauration immédiate d’un régime communiste, les Khmers Rouges ont du faire preuve d’organisation. S21 l’illustre bien: les arrestations et les exécutions y ont été si nombreuses que la place est venue à manquer pour enterrer les corps. La décision de créer un site dédié à l’exécution des prisonniers a du être prise.

Le plus célèbres de ces sites est aujourd’hui connu sous le nom de “champs de la mort de Choeung Ek”. Il se trouve à une quinzaine de kilomètres du centre de la capitale. Il a été utilisé lorsque la cour de Psong Tsel est devenue trop petite pour suivre le rythme des exécutions. Les prisonniers qui avaient avoué leurs fautes sous la torture étaient conduits sur place pour être exécutés. Les problématiques de place et d’épidémies ne se posaient ainsi plus.
Pour se rendre sur ce lieu macabre, il faut emprunter une petite route goudronnée qui se trouve à une intersection avec la national qui relie Phnom Penh au Vietnam. Au milieu des champs de riz et des marécages, un grand stupa a été dressé. Il contient quelques 8000 crânes qui ont été exhumés sur place. Le terrain est inégal et des trous trahissent la présence de fosses communes qui n’ont pas été encore excavées. En se promenant sur les lieux, des bouts de tissu parsèment irrégulièrement le sol. En prêtant d’avantage d’attention, des ossements humains à moitié déterrés sont également visibles. En discutant avec un gardien, j’apprends que le sol rejette lentement les restes des corps et des vêtements des malheureux qui ont poussé leur dernier souffle ici.

Les techniques d’exécutions étaient à l’image du système Khmer Rouge: abominables et inhumaines. Par manque de moyens les prisonniers étaient tués à l’arme blanche, indistinctement assommés puis égorgés ou tué à coups de bambou, de bêche ou de tout autre objet disponible sur place. Les enfants en bas âge, qui n’étaient pas épargnés, étaient tenus par les pieds avant d’avoir le crâne fracassé contre un arbre. Un énorme haut parleur était suspendu à un arbre et diffusait des sons à haut volume pour couvrir les cris et les hurlements des victimes.
Les dirigeants Khmer Rouges avaient édicté des règles stipulant que la famille de toute personne exécutée devait elle aussi être supprimée pour éviter les actes de revanche. Sans distinction de sexe, d’âge ou de classe sociale, se sont ainsi des familles entières qui ont péri. Certains hauts responsables de l’Angkar, le nom donné à l’organisation dirigeante du pays durant le règne des Khmers Rouges, ont aussi fini dans ces champs de la mort, victimes de purges ou de luttes internes. C’est ainsi que le ministre des affaires étrangères, sa femme et ses enfants ont été assassinés à Cheung Ek après un séjour de plusieurs mois à S21.

Ils existaient à travers le pays de nombreux “S21” et “Choeung Ek”, et ils ne sont que des exemples de l’extrême barbarie Khmer Rouge. Les principes défendus par ce gouvernement dictatorial étaient un changement immédiat de régime et un passage immédiat à un régime communiste sans transition socialiste. La méthodologie utilisée fut brusque: abrogation de la monnaie et des banques, interdiction de toute forme de propriété privée, et de la liberté de culte, rééducation des personnes considérées comme perverties par le capitalisme et/ou la modernité, et exécutions de celles considérées non rééducables et des ennemis du régime.

Les moines furent sécularisés puis envoyés dans les champs pour travailler; ils étaient perçus par les Khmers Rouges comme des parasites profitant de la générosité de la population pour vivre et se nourrir. Mais la décision la plus couteuse en vie humaine fut l’évacuation forcée des villes cambodgiennes. Les citadins, jugés corrompus et débauchés furent déplacés de force vers les campagnes pour être “rééduqués”. Ceux qui refusèrent de quitter les agglomérations furent exécutés. Ceux qui parvinrent à survivre aux massifs transferts de population qui firent des dizaines de milliers de morts furent forcés à travailler dans les champs. La sous alimentation, les conditions de travail inhumaines (12 heures de travail par jour dans les rizières) et les épidémies provoquèrent la mort de centaines de milliers de personnes.

En 3 ans au pouvoir, on estime que le régime fit plus de 2 millions de personnes soit prés de 30% de la population cambodgienne de l’époque. C’est l’invasion du Cambodge par les troupes vietnamiennes en 1979 qui mit un coup d’arrêt à la folie meurtrière de l’Angkar. Les libérateurs mirent en place un gouvernement pro vietnamien et révélèrent au monde les atrocités commises par les Khmer Rouges.
Mais l’Occident encore marqué par la défaite américaine au Vietnam ne reconnut pas le nouveau gouvernement. Cyniquement ce fut un dignitaire Khmer Rouge qui continua de siéger à l’ONU jusqu’en 1990, soit 11 ans après la chute du régime.

Les anciens responsables Khmer Rouges après leur défaite prirent le maquis se réfugiant dans les régions frontalières de la Thaïlande où ils bénéficièrent de la bienveillance des autorités de Bangkok. En plus de financer leurs activités militaires par divers trafics, ils bénéficièrent du soutien direct de Pékin (qui envahit temporairement mais sans succès le Nord Vietnam pour forcer Hanoi à retirer ses troupes du Cambodge), et de celui indirect du Royaume Unis et des Etats-Unis qui craignaient l’hégémonie des Vietnamiens, soutenus par l’URSS, dans la région. C’est ainsi qu’un des volets de la guerre froide se joua au Cambodge et permis au Khmers Rouge de se continuer la guérilla.

En 1991, après la chute de l’Union Soviétique et le retrait de la présence vietnamienne au Cambodge, une mission de l’ONU fut chargée d’organiser la transition démocratique. Les actes de rébellion persistèrent dans l’Ouest et ce ne fut qu’avec la mort de Saloth Sar alias Pol Pot en 1997, que le mouvement disparu définitivement. Son corps fut brulé sur une pile de pneus, mais il mourra sans n’avoir jamais comparu pour les crimes commis par le régime qu’il dirigeait.

Aujourd’hui le Cambodge se relève lentement et un système démocratique est en place. C’est l’approche du pardon qui a été choisie par le Cambodgiens. Seul quatre hauts dignitaires du régime sont poursuivis. Un tribunal spécial a été créé sous l’égide de l’ONU. A ce jour seul une personne a été jugée, Kank Keg Leu alias Douch, le responsable de S21. Il a plaidé pour son acquittement, mais a finalement été condamné à 35 ans de prison pour crimes contre l’Humanité. Il a fait appel de cette décision. Le procès de Nuon Chuea, numéro 2 du régime  s’est lui ouvert en juin 2011.


De nombreuses voix s’élèvent au Cambodge pour dénoncer la tenue de ces procès, dont celle de Hun Sen, l’actuel premier ministre du pays, lui même un ancien gradé Khmer Rouge qui a dû fuir le pays en 1977 craignant les purges.
Alors que j’écris cet article, je me trouve dans un coquet restaurant sur les berges du Tonle Sap, la rivière qui traverse Phnom Penh et se jette dans le Mekong à quelques kilomètres de là. La promenade est calme et paisible, pourtant il y a trente ans, à quelques pas d’ici se trouvait le quartier général de l’un des plus sanguinaires régimes du XXème siècle. Une impression bizarre m’envahit alors que je me promène dans la ville et passe à coté de l’Ambassade de France. C’est dans ce bâtiment qu’en 1975, à la prise de pouvoir de Phnom Penh par les forces de Pol Pot, les étrangers, époux et épouses d’expatriés et les quelques cambodgiens ayant pu négocier l’accès au bâtiment ont été regroupés avant d’être évacués par la route vers la Thaïlande. C’était juste avant que le pays ne se transforme en enfers (pour en savoir plus).
En regardant les passants et la foule de touristes se promener dans les rues de Phnom Penh, une sensation étrange m’envahie. A quel point les horreurs peuvent être rapidement oubliées et la vie reprendre son cours. Je me pose aussi la question des leçons que l’Humanité retient de ces drames, et je reste très incertain sur la réponse à cette question… 

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