A quelques semaines après la fin du festival de Cannes, je vais à mon tour rendre public les résultats d’un concours fort disputé : celui du poste frontière le plus pénible que j’ai traversé depuis mon départ. Depuis septembre 2010, j’ai traversé 28 frontières, mais rien n’avait jusqu’à aujourd’hui égalé le talent des douaniers du poste de douane de Copacabana, qui sépare la Bolivie du Pérou.

Retour sur deux heures et demie de patience. Après avoir passé plusieurs jours sur la superbe Isla del Sol (petit rappel ici pour ceux qui auraient raté un épisode), je reprends la route au volant de la Chérie Moya en direction du poste de frontière de Copacabana. C’est le plus petit des deux postes frontières qui permettent de passer de la Bolivie au Pérou.

A la frontière, un peu de fun pendant la longue attente…

Comme pour tous les postes frontières, la première formalité consiste à sortir du pays d’où l’on se trouve: dans mon cas la Bolivie. Tout commence bien et je franchis l’immigration en moins de 30 secondes. Sans même avoir à prononcer un mot, l’officier met un bruyant coup de tampon sur mon passeport, puis m’indique d’un signe de la main une petite guitoune qui fait face au bureau où nous nous trouvons. Il s’agit du bureau de la douane où l’on me demande papiers de ma voiture et l’on vérifie la validité du permis d’importation temporaire de mon véhicule. 5 minutes passent, puis 10. Au bout de 20 minutes je demande s’il y a un souci : on me répond qu’il faut que je me rende dans le bureau du chef pour éclaircir la situation. Ca tombe bien, j’adore parler aux chefs! Un homme d’une quarantaine d’années, suffisamment gradé pour ne pas être en uniforme, m’explique sur un ton cordial que je n’ai pas le papier d’import de ma voiture. C’est exact puisque je me le suis fait confisquer à un  péage  il y a presque un mois, le jour même où je suis entré en Bolivie. N’ayant pas de boliviano (monnaie locale bolivienne) juste après avoir franchi la frontière argentino-bolivienne, je n’ai pas pu m’acquitter d’un péage situé à une cinquantaine de kilomètres de la frontière. Les dollars et les pesos argentins n’étant pas acceptés, l’officier de police en faction m’a confisqué mes papiers d’import temporaire et promit qu’il me les rendrai lorsque je reviendrai m’acquitter du péage. Problème la ville la plus proche disposant d’un distributeur se trouvait à une cinquantaine de kilomètres de là, et arrivé sur place, j’ai été pris d’un vent de paresse et j’ai décidé de ne pas revenir sur mes pas. Je voyage donc depuis sans ce fameux papier, mais ayant senti les emmerdes arriver, j’avais fait établir lorsque j’étais sur La Paz une déclaration de vol. J’avais également tenté de récupérer un duplicata de ces papiers en vain, bien que ma détermination m’ait tout de même amené jusque dans les QG des douanes boliviennes.

Pour me sortir de la situation difficile dans laquelle je me trouve, je tends au douanier la déclaration de vol signée de la police touristique de La Paz. Après l’avoir lu avec attention, il me dit qu’il va lancer une recherche dans le système informatique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il a effectivement un ordinateur sur son bureau. Après avoir tapoté des numéros et rentré mon nom plusieurs fois dans le système, il me regarde embêté et m’explique que le réseau ne fonctionne pas du fait d’une coupure d’électricité… Ennuyeux mais heureusement, après lui avoir fait la conversation quelques instants et parlé de foot, il me dit qu’il décide de me croire sur parole et m’ajoute l’ultime coup de tampon qui me manquait.

Cela fait 30 minutes que je suis sur place mais tout se passe pour le mieux pour l’instant… sauf que c’est sans compter sur la dernière formalité: le controle de police. Alors que 3 officiers se tenant à l’entrée m’accueillent tout sourire, je pousse la porte d’un bâtiment vert. Pas besoin d’aller plus loin, le bureau du chef est juste derrière la porte. Il a un visage antipathique et je crois durant quelques minutes qu’il souffre de paralysie faciale tellement il a un air crispé. Il regarde mon passeport puis les papiers de la douane d’un air sérieux. Après les avoir mis de coté, il me demande alors les papiers d’assurance de ma voiture; problème, comme la plupart des Boliviens, je n’ai jamais fait assurer ma voiture, et les seuls papiers que j’ai en ma possession qui ressemble à un certificat d’assurance sont ceux que j’avais pour le Chili.

Je comprends vite que si je lui avoue ce petit oubli… les emmerdes vont pleuvoir. Je décide de lui tenir tête et lui demande pourquoi il me demande les papiers d’assurances de mon véhicule alors que je quitte la Bolivie. Il ne semble pas très impressionné et insiste. Ni une ni deux, je sors les 20 pages de mon contrat d’assurance chilien sans sourcier. Il regarde le pavé et fait semblant de le lire en tournant les pages remplies de ces minuscules caractères en italiques dont seules les compagnies d’assurance ont le secret. 10 minutes plus tard, il me rend les papiers en me disant que cela n’est pas valide pour la Bolivie. Il a pointé dans le mille, sauf que c’est ma dernière carte à jouer alors j’insiste encore un peu; je me lance dans de fumeuses explications, comme quoi ce contrat d’assurance est valide pour tout le Mercasur, un groupement économique des pays d’Amérique du Sud dont la Bolivie fait partie. Surpris par mon insistance, il reprend les papiers en main et recommence à faire semblant de les lire. Je sens qu’il n’est toujours pas convaincu alors je lui envoie l’argument massue :
– vos collègues à la frontière argentine n’ont posé aucun problème avec ce contrat d’assurance alors vraiment je ne comprends pas : ils l’ont lu comme vous et ont conclu que tout était ok.
Je sens un pincement en lui : ces collègues ont trouvé quelque chose dans ces documents illisibles que lui n’aurait pas trouvé. Le mot Mercosur, qu’il a certainement entendu pour la première fois quelques minutes plus tôt lui offre un échappatoire pour s’en sortir en beauté.
– Ah mais bien sur, c’est une assurance Mercasur, je pensais que c’était une assurance bolivienne, vous auriez pu me le dire avant.
Je m’excuse platement alors qu’il me pointe une page au hasard dans le contrat semblant attester que l’assurance me couvre pour le Mercosur. C’est faux mais qu’importe, il me met le dernier coup de tampon qui me manquait. Je ne demande pas mon reste, saute dans la voiture et passe du coté péruvien ou la… rebelote.
Immigration d’abord: c’est très rapide et j’obtiens le coup de tampon dans mon passeport en moins de 1 minute. L’officier d’immigration qui tamponne mon passeport ne prend même pas la peine de lever les yeux du soap show qu’il regarde à la télévision. De là direction la douane : je tombe d’abord sur un grouillot fort sympathique qui après avoir fait des recherches pendant 15 minutes sur un ordinateur fini par me remettre un permis d’import temporaire de véhicule. Je pense que mes souffrances sont finies mais alors que je saute dans la voiture, le petit bonhomme me rattrape par le bras et m’expliquer que le chef de la douane péruvienne veut me parler. Décidemment je n’ai jamais parler à autant de chefs dans une même journée.

J’entre dans un bureau des plus modestes : une table, deux chaises en bois et un portrait du président péruvien sur le mur. A la gauche de la fenêtre devant laquelle se tient le chef, un poster indique un numéro de téléphone et une phrase simple : “dichas no al corrution“. Le chef, un grand gaillard d’1,90m en uniforme avec un pistolet à la ceinture, ne prend pas la peine de lever les yeux pour me regarder. Il ne prend pas non plus la peine de répondre à mon “buenos dias” que je prends pourtant soin de prononcer avec mon meilleur accent. D’entrée, il me demande mes papiers; le décor est posé. Je lui tends mon passeport et les papiers de mon véhicule qu’il inspecte 10 longues minutes en silence. Et puis un peu comme une maladie contagieuse, ce besoin étrange de vérifier mon assurance se transmet du policier bolivien au douanier péruvien. Seul problème, c’est qu’ici j’entre dans le pays et que la question devient beaucoup plus pertinente… et dérangeante.

Tout comme son collègue bolivien, il se lance lui aussi dans la lecture des trente pages de contrat d’assurance que je viens juste de lui tendre. A l’issue de cette séance simulée de lecture, c’est sans surprise qu’il me dit que mon assurance n’est pas valable pour le Pérou. C’est tout ce qu’il y a de plus exact mais je n’a pas envie d’acheter une nouvelle assurance pour le Pérou, alors je retente le coup d’embrouille sur le Mercosur, le même que celui qui a fonctionné du coté bolivien.

Il croit à mon histoire de Mercosur, mais me dit que le Pérou n’en fait pas parti. C’est inexact, mais dans la situation où je suis c’est lui le boss. Je prends mon plus bel air de chien battu et lui explique que je suis très contrarié qu’une assurance que j’ai achetée tout spécialement pour ce voyage ne soit pas acceptée, mais qu’étant quelqu’un de bonne volonté, s’il me dit où je peux acheter une assurance, je m’exécuterai. Contrairement à l’ensemble des pays dans lesquels j’ai voyagé jusqu’à maintenant et où une assurance en responsabilité civile est obligatoire, il est impossible ici d’acheter une assurance au tiers directement au poste frontière. Une heure de discussion plus tard, il m’explique que le seul endroit où je peux acheter cette assurance est à Puno, 150 kilomètres plus loin, mais que n’étant pas assuré pour l’instant il ne peut pas me laisser rentrer au Pérou.

C’est un peu le serpent qui se mort la queue : on ne peut pas entrer au Pérou sans assurance mais pour acheter une assurance il faut entrer au Pérou… N’ayant jusqu’à maintenant pas proposé de lui glisser la pièce, je sens sa crispation augmenter. Il me demande alors si j’ai un extincteur, un triangle de signalisation et une trousse de secours. Je ne m’attendais pas à ces questions mais je comprends où il veut en venir…

Mon air benêt et innocent ne fonctionne pas sur lui, alors je tente un autre stratagème. Après l’avoir observé pendant quelques secondes vautré dans son fauteuil, je comprends qu’il n’en bougera pas, alors je lui propose en souriant de venir vérifier par lui même que j’ai bien tout ce qu’il faut dans la voiture. Sur un ton tout aussi ironique et alors que l’appel du pied pour un bakchich est fort, je lui fais une confidence à voix basse:
– Je voyage depuis deux ans et vous savez, je n’ai pas beaucoup d’argent… par contre j’ai tout le temps du monde! 
Le discours de dupe est brusquement rompu: il a compris que j’avais compris son appel à la pièce, et il a compris que j”étais prêt à lui tenir tête. Les dés sont jetés mais je ne sais pas de quel coté la balance va pencher: soit il décide de m’emmerder durant des heures durant, soit il me laisse partir sans perdre plus de temps sur ma cause perdue…

crédit image: www.prensacontacto.com

D’un geste nonchalant de la main il m’indique la porte: c’est gagné. En me dirigeant vers la porte et en guise de provocation,  je lui demande s’il veut me suivre pour vérifier autre chose où si je peux y aller. Il me regarde d’un oeil noir et me répond qu’à une centaine de kilomètres d’ici, il y a une manifestation de chauffeurs de bus et qu’il me conseille d’être prudent lorsque je la traverserai car je conduis sans assurance.

Je remonte dans ma voiture, mets le contact en rigolant tout seul et reprends la route. Je regarde dans mon rétroviseur le lac Titicaca s’éloigner tandis que je savoure mon entrée dans un nouveau pays. Je reste toujours fidèle à la règle que je me suis imposé depuis mon départ : ne jamais corrompre personne. Espérons que j’arrive à suivre ce leitmotiv jusqu’à New York.

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4 Comments

  1. Whahaaaaa !!!!!!!! C’était le nouveau feuilleton sur la 2 avec son super héros Anto !

  2. Je n’arrive pas a croire que tu t’en sois sorti comme ca et qu’en plus tu as fait une derniere provocation en sortant du bureau! Sacre toi 😉

  3. Je n’arrive pas a croire que tu t’en sois sorti comme ca et qu’en plus tu as fait une derniere provocation en sortant du bureau! Sacre toi 😉

    1. @Flo: Believe there is no limit… but the sky 😉

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