Je suis arrivé hier à Potosi. Je ne sais pas si c’est l’altitude de la ville, où le soleil tueur d’Uyuni sur mon crâne rasé, mais j’ai passé une nuit horrible. Un mal de tête abominable qui m’a cloué au lit. Impossible de me lever ni même de me tourner sous la couette tellement mon ciboulot me faisait mal.

Malgré cette nuit agitée, je me réveille relativement en forme le lendemain et je décide de partir à la découverte de la ville en arpentant de haut en bas puis de bas en haut les rues de Potosi. C’est épuisant car on monte et descend sans cesse; la ville est entièrement construite sur des collines, et en bon Lyonnais que je suis, cela me rappelle un peu les pentes de la Croix-Rousse avec une différence majeure: ici les collines sont perchées à plus de 4000m d’altitude et il est quasiment impossible de reprendre son souffle.

Autour de la Plaza de Armas, l’architecture coloniales rappel le riche passé de la ville


Je découvre les superbes vestiges coloniaux que renferme l’ex-ville la plus peuplée du monde (cf mon article précédent), dont une université, un hôtel de la monnaie et pas moins de 80 églises. Tous ces bâtiments ont été construits à l’époque coloniale, lorsque les Espagnols  utilisaient Potosi comme une machine à billet géante. Ironiquement, où que l’on se trouve dans la ville, l’ombre massive du Cerro Rico qui culmine à quelques 4800m d’altitude est partout présente et vient rappeler aux visiteurs que c’est lui qui a permis de financer les fantaisies architecturales espagnoles à cette altitude.
Après cette première prise de contact avec la ville, je décide le lendemain de “visiter” les mines du Cerro Rico. Si la montagne a fourni de l’argent pendant près de 250 ans à l’Espagne, ses ressources n’en sont pas pour autant épuisées, et des mineros continuent toujours de travailler dans les galeries sordides qui  traversent le Cerro pour ramener à la surface des minerais.

A 8h45, le “tour” que j’ai réservé quitte l’auberge de jeunesse. Avec moi, une vingtaine de touristes de toutes nationalités : Français, Suisses, Sud-Africains, Anglais, Australiens… L’ambiance est détendue durant le trajet, tandis que nos guides, tous anciens mineurs font connaissance avec nous, les blagues fusent. Nous effectuons notre premier halte pour nous équiper afin de descendre dans les entrailles de la colline: casque, lampe frontale, bottes, veste et pantalon de protection. On nous demande de laisser sur place toutes nos affaires et d’être le plus léger possible pour pouvoir progresser plus facilement à travers les boyaux de la mine, mais je parviens à garder mon sac à dos pour emporter mon appareil photo.

Pour accentuer l’ambiance bon enfant qui règne certains des casques de protection que l’on nous fournit présentent des inscriptions “humoristiques”: ‘sex machine’, ‘grandmas fucker’ ou encore ‘skinny rambo’… Pas de bon gout mais effet garantie fasse à une orde de backpackers internationaux. Maintenant déguisés en gueules noires, nous repartons en bus en direction du mercado de mineros, le marché où les mineurs viennent s’équiper. Alors que nous nous rapprochons de la place se tient ce marché, j’aperçois par la fenêtre les étalages remplis de pelles, pioches, gants et autres casques de protection se multiplier.

Après avoir été répartis en plusieurs groupe de 5 personnes, chacun avec un guide, nous pénétrons dans une échoppe. Celle où j’entre est minuscule et nous tenons difficilement à 6 à l’intérieur. Chapu, celui qui va être notre guide durant toute la matiné débute alors son show. Pour faire monter l’ambiance dès le début, il utilise directement les grands moyens et nous présente le clou de son spectacle: le bâton de nitroglycérine. Pas dur d’en trouver, la boutique en est remplie. Sur les étagères à coté des bouteilles d’eau et d’alcool un énorme carton avec un petit “Dinamita – UN0081”. A quelques mètres sur une petite table, une boite est remplie de petites capsules métalliques et d’une grosse bobine de cable; ce sont les détonateurs et la mèche nécessaire à la confection d’un explosif. Chapu saisi un bâton à pleine main en nous explique que nous ne risquons rien; la nitro n’explose que sous sa forme liquide nous explique-t-il. Pour nous en convaincre, et après l’avoir jeté violemment sur le sol à deux reprises, il prend un briquet et approche la flamme du bâton. Le visage du suisso-libanais à ma droite se tend et il finit par sortir de la boutique en poussant un cri inquiet. L’effet théâtral recherché par Chapu marche parfaitement et le public d’occidentaux que nous sommes lui est désormais acquis. Il fixe alors un détonateur à une mèche et se lance dans un “How to” de la  fabrication d’un bon pain de dynamite. Les explosifs sont en vente libre à Potosi et un bundle comprenant bâton de TNT, mèche et détonateur sont disponibles pour la modique somme de 2 euros…

bâton de dynamite, mèches et détonnateurs, le tout en vente libre à Potosi


Ce premier acte terminé, Chapu débute le second acte de son spectacle, et nous présentant  “le whisky de Toposi”. Il met un peu de liquide de feu dans le bouchon d’une bouteille qu’il a saisit sur l’étagère, et nous explique le cérémonial que respecte les mineurs locaux. Tout d’abord il faut verser deux gouttes d’alcool sur le sol: la part de Pachamama, la Mère Nature nous dit-il. Les mineurs l’idolâtre et croient qu’elle est garante de la qualité des minéraux qu’ils extraient. Le reste du bouchon, ils le boivent eux-mêmes les uns après les autres. Le “whisky de Potosi” n’est rien de plus que de l’alcool à 96% normalement à usage médical; il est si fort qu’après quelques secondes sur le sol, il s’évapore. Pour “baptiser” les mineurs de pacotille que nous sommes, Chapu nous demande à chacun de boire un bouchon tour à tour. Tout cela prend à nouveau un air de parc d’amusement, mais la réalité de la consommation d’alcool pur par les mineurs est vite confirmer par notre guide lorsqu’après le tour de table, il saisit la bouteille à pleine main et en boit une grande gorgée au goulot.
Le second acte terminé, l’enthousiasme de mes éphémères “compagnons mineurs” est à son paroxysme. Chapu nous explique alors qu’il est de bon ton d’amener des “cadeaux” aux mineurs. Un rapide tour de table et chacun s’accorde pour mettre 10 bolivianos au pot. Notre cagnotte s’élève à 60 bolivianos soit 6 euros. De quoi acheter de l’eau pour nos futures rencontres sous-terraines et quelques sacs de feuilles de coca. Cela me semble mesquin mais personne ne semble s’offusquer. Avant de quitter la boutique, mon regard passe sur les étagères de ce qui s’apparente en tout point à une petite épicerie de quartier. Pèle-mêle de l’eau minérale, des bouteilles d’alcool à 96%, des chargeurs électriques pour lampes frontales, une boite de 20 batons de dynamite… La scène semble surréaliste et pourtant…
Evidemment, l’occasion est trop belle pour ne pas prendre de photos. Chapu nous montre une pause ridicule, avec une poignée de bâtons de dynamite dans la ceinture et des mèches autour du cou. Deux de mes compagnons se sentent obligés de le copier pour immortaliser la scène en photo: un futur profile facebook qui fera sensation à coup sur… Je prends moi même une photo en tenant un bâton de dynamique aux lèvres, à la manière d’un cigare. Je ne sais pas si c’est l’emportement, l’excitation ou le moyen d’avoir moi aussi la stupide photo”j’y étais”, mais je m’en voudrais par la suite d’avoir cédé à ce stupide numéro.
Notre shopping terminé, nous remontons dans le bus avec 4 litres d’eau et 6 sachets de coca, puis nous filons au plan de processing des minéraux. C’est ici que les roches brutes extraites de la montagne sont concassées puis mélangées à une potion magique, ou plutôt devrais-je dire une potion chimique, afin d’en extraire les différents minerais. Ce lundi est un jour férié en Bolivie, mais il y a quand même quelques ouvriers sur place. Ils ont tous la bouche enflée par les feuilles de coca qu’ils sont entrain de mâcher. Nous pénétrons dans de grands hangars où sont alignés des bacs remplis de produits chimiques. Nous piétinons dans des flaques de liquides non identifiées tandis que je me souviens que c’est grâce à des solutions hautement concentrées en cyanure que l’argent est extrait des roches. La situation devient dramatiquement cocasse lorsque Chapu nous demande de nous protéger le nez avec des bandanas qui nous ont été distribués un peu plus tôt, comme si ces étoffes de tissus allaient nous protéger des vapeurs toxiques.

Ouvrier travaillant au plan de retraitement des minéraux de Potosi


Des ouvriers s’approchent de nous et alpaguent notre guide dans une langue que je ne comprends pas. Ils lui demandent en Quechua qu’on leur donne quelques feuilles de coca. Tête baissée, ils s’approchent de nous les uns à la suite des autres avec leur petit sac plastique vert. Chacun des touristes que nous sommes prenons les uns après les autres une poignée de feuilles dans nos sacs et les déposons dans les leur. Je me sens à cet instant particulièrement mal: l’Occidental que je suis, entrain de visiter cette usine et distribuant des feuilles de coca à ces pauvres bougres qui ne dépasseront certainement pas 40 ans… Je me prête pourtant à cette tache moi aussi, écoeuré par cette sensation de zoo humain à laquelle je suis entrain de honteusement participer.
Après cela, nous remontons à bord du bus pour partir cette foi-ci en direction de la mine. La route monte en lacets le long de cette colline qui a couté la vie de plusieurs millions d’âmes qui tentaient d’en extraire les richesses (cf mon article précédent). Le Cerro Rico a une couleur rouge qu’une légende locale attribue au sang des innombrables hommes qui y ont laissé leur vie.La route pavée laisse la place à une piste accidentée sur plusieurs kilomètres, jusqu’à ce que le bus s’immobilise à coté d’un groupe de trois hommes assis sur un vieux wagonnet rouillé. Nous passons à coté d’eux et nous retrouvons en face de l’entrée de la mine de La Candelleria. A peine ai-je fait quelques mètres que je suis dans l’obscurité complète et les pieds dans d’immenses flaques d’eau trouble.
Plus nous progressons et plus les boyaux se rétrécissent. Après quelques centaines de mètres au premier niveau, nous bifurquons sur notre droite et descendons en direction du second niveau. Je croise dans le tunnel un mineur dont le casque parait trop grand pour lui. En discutant avec lui je découvre qu’il a 13 ans et travaille ici depuis plusieurs mois déjà. Mon sac à dos frotte maintenant les parois de la galerie en permanence. L’atmosphère devient de plus en plus poussiéreuse, et aussi inefficace qu’il soit, je finis par me couvrir le nez avec mon bandana. Le niveau d’eau dans lequel je patauge est de plus en plus important. Chapu nous demandede ne pas toucher aux parois. Plus facile à dire qu’à faire, surtout lorsque la hauteur au plafond ne permet d’avancer qu’à quatre pattes. Il nous pointe alors au plafond des cristaux blancs et jaunes et nous explique qu’il s’agit d’arsenic qui s’écoule des parois. Je comprend maintenant mieux l’importance de ne pas laisser trainer mes doigts partout.
Du 2ème niveau, nous passons au 3ème à travers un dédale de tunnels à moitié effondrées. Nous rampons à travers des reste de poutres de soutènement et des roches. Les couloirs que nous utilisons remontent pour certains à l’époque coloniale. Au détour d’un couloir, nous rencontrons deux hommes en train de remplir un wagonnet avec du minerai. Ils se relaient autour d’une pelle qu’ils partagent. Le plus âgé des deux m’explique qu’ils ne peuvent pas renvoyer le wagonnet à la surface car l’électricité vient de sauter. L’homme qui me parle semble avoir au moins soixante ans, mais mon guide qui le connait bien me dit sous forme d’anecdote qu’il est l’un des plus vieux mineurs à travailler dans cette portion de la mine et qu’il n’a que 45 ans… La poussière est de plus en plus dense et j’éprouve des difficultés à respirer, d’autant que l’air est déjà rare puisque nous sommes à plus de 4500m d’altitude.

des mineurs au 2nd niveau, les joue enflées de feuilles de coca


Nous continuons à avancer. Je dois retirer mon sac à dos de mes épaules car le couloir est maintenant trop étroit pour continuer avec. Le tunnel ressemble de plus en plus à une grotte pour spéléologue et bien que je ne sois pas claustrophobe, l’exiguïté commence à m’incommoder. Voilà près d’une heure que nous sommes entrés “sous terre”. Nous sommes à 1,6 km de la lumière du jour. Chapu nous propose d’accéder au 4ème niveau, le plus profond où il accepte de nous emmener; La Candelleria en possède pourtant 7. Alors que nous nous enfonçons dans ce dernier segment, la température augmente brusquement; alors qu’il faisait jusqu’à présent frais, la chaleur devient d’un coup suffocante. Je ne parviens plus à reprendre mon souffle. Pour accentuer cette désagréable impression, je me retrouve dans une minuscule chambre où 4 mineurs torse nu s’activent à décharger un chariot métallique rempli de pierres. L’endroit est exigu. Je ne sais pas où me mettre pour ne pas les gêner et surtout pour éviter les coups de pelle. Le nuage de poussière ambiant est tel qu’il m’indispose; il n’y a aucun système de ventilation: trop cher nous explique Chapu.
Nous regardons les wagonnets métalliques descendre et remonter le long d’un immense couloir. Ils font la navette entre le 7ème et le 4ème niveau. Ils arrivent ici plein pour être déchargés puis redescendent aux 7ème niveau pour être chargés de nouveau de minerai fraichement extrait. Etonné de ne pas entendre de bruit de marteau piqueur venant du 7ème niveau je découvre avec effarement que l’extraction se fait ici à la pelle, à la pioche et à la dynamite pour des contraintes de cout. Après avoir regardé plusieurs aller-retour de chariots en tentant de reprendre mon souffle, je commence à suffoquer ce qui augmente mon niveau de stress.
J’essaie de me détendre mais rien n’y fait, je me sens mal. Un des mineurs à coté de moi me tend la pelle qu’il tient et me propose de l’aider; j’accepte histoire de penser à autre chose qu’à l’air que mon corps réclame sans cesse. Je met 5 coups de pelle avant de perdre complètement mon souffle. Le gaillard de 1,80m à coté de moi reprend alors la pelle qu’il ma tendu et reprend le travail. Alors que je m’excuse il me répond d’une voix chancelante. En relevant la tête, je m’aperçois qu’il a une énorme cicatrice allant de la gorge jusqu’au bas des cotes. Au niveau de sa pomme d’Adan il a une valve en plastique: une trachéo qu’il maintient avec ses mains grises de poussière de temps à autre pour respirer…

J’ai au cours de mes 21 mois sur les routes vu la pauvreté et la misère, j’ai rencontré des gens vivant dans des conditions difficiles, mais je ressens à cet instant la un frisson terrible m’envahir. Une nausée s’installe également au plus profond de moi; elle me suivra pendant plusieurs jours. Dans l’enfer que je suis entrain d’observer  la moyenne de vie des mineurs est de 15 ans, avant qu’ils ne soient emportés par des maladies des poumons où ne décèdent d’accidents du travail. La scène à laquelle j’assiste m’horrifie et me dégoute. Je suis le témoin volontaire du calvaire d’hommes acceptant d’hypothéquer leur vie pour essayer de la gagner.
A quelques mètres de la sortie, j’aperçois une statue en terre avec des cornes sur la tête. Elle tient entre ses lèvres une cigarette; à ses pieds se dressent une montagne de feuilles de coca ainsi que quelques bouteilles d’alcool, des offrandes que les mineurs ont faites à Tio. Tio c’est le diable pour les mineurs boliviens, un Diable qui est aussi craint que vénéré dans les entrailles de la Terre où les autres divinités semblent avoir délaissé ses hommes condamnés. Croire au Diable et aux forces du mal, comment pourrait-il en être autrement pour ces hommes qui vivent quotidiennement en enfer…

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4 Comments

  1. On comprend ton sentiment partage entre la curiosité et la culpabilité… cependant ces hommes ont besoin de sentiment humain et la curiosité est toujours plus acceptable que l’indifférence…
    Bel article, on sent que ça t’a pris aux tripes et on partage ce sentiment voir on est presque a tes cotes dans cette mine a l’air manquant, suffoquant, irrespirable…

  2. Moi aussi je suis malade de toutes ces douleurs supportées comme si je t’avais accompagné. Quels beaux et durs visages que ces mineurs du second niveau, les joues enflées de feuilles de coca. Je ne ferai pas d’offrande à Tio. La vie est vraiment dure pour certains habitants de notre planète Terre, on ne le saura jamais si des gens comme toi ne font pas passer le message. Merci.

  3. […] sur place n’ont donc rien à voir avec celle de Potosi que j’avais eu l’occasion de visiter (souvenez-vous). Les installations sont ultra modernes, les techniques d’extraction de pointes et la […]

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