Voyager par la route permet d’expérimenter par soi-même les contraintes géographiques et géopolitiques du monde. Je m’en étais aperçu en Asie, où j’avais dû frêter ma moto depuis le Népal vers la Thaïlande, pour éviter la Birmanie que l’on ne peut pas traverser avec son propre véhicule. J’avais aussi “expérimenté” les contraintes que posent les Andes en Amérique du Sud. Les traversées à de multiples reprises lors de ma remonté de la Patagonie m’avait permis de toucher du doigt à quel point ils représentent une barrière difficilement franchissable. Arrivé dans l’extrême Nord de l’Amérique du Sud, la salle de travaux pratiques géante qu’est mon tour du monde me permet à nouveau d’expérimenter une contrainte géographique et politique: la Gap du Darien.

Le tracée de la Panamerican Highway – crédit carte: wikipedia.org

La Panamérican Highway est l’une des routes les plus célèbres du monde. Elle traverse le continent Américain depuis Ushuaia en Argentine, jusqu’à Anchorage en Alaska, soit plus de 25 134 kilomètres de route ininterrompue… sauf sur une longueur de 87 kilomètres entre la Colombie et le Panama, dans la région dite du Darien.

Zoom sur la région du Darien

Cette zone qui s’étend au nord de la Colombie et au Sud du Panama est faite de forêts primaires très denses, de mangroves et de marais. Le climat tropical la rend  hautement inhospitalière, et en fait le paradis des moustiques, des crocodiles et autres serpents vénéneux qui y règnent en maîtres. Pour ajouter une petite touche à cette nature hostile, le Gap du Darien forme un entonnoir entre l’Amérique du Sud et l’Amérique Centrale, et en fait du même coup un haut lieu du trafic de drogue. Plus dangereux encore que les animaux sauvages, c’est la grande concentration de narcos, de guérilleros et de kidnappeurs en tous genres qui rend cette zone quasiment infranchissable.
La route s’arrête brusquement au niveau de Turbo, en Colombie, pour ne reprendre que 87 kilomètres plus au Nord, à hauteur de Yaviza au Panama. Plusieurs projets de prolongement de la panaméricaine ont été discutés, mais aucun n’a pour l’instant vu le jour, à cause de difficultés d’ingénierie, de la nécessité de traverser des parcs nationaux, mais surtout, de l’obligation de sécuriser militairement cet axe durant et après la construction de la route.
Malgré sa très mauvaise réputation, plusieurs “aventuriers” se sont lancés dans la traversée terrestre de cette région, considérée comme l’une des plus dangereuses du monde. la plupart  ne sont jamais revenus pour raconter leur aventure…
Ne voulant pas agrandir cette liste, je me mets dès mon arrivée à Carthagène, en quête d’une solution pour passer au Panama. J’en trouve finalement quatre:

  1. Prendre un avion de Colombie jusqu’au Panama – pour quelqu’un comme moi qui prétend ne voyager que par la terre, ce n’est pas une l’option que je privilégie. Néanmoins pour ceux que cela intéresse, sachez que les vols directs de Carthagène à Panama City sont nombreux. Leur prix avoisinent les 450 dollars, et le temps de vol est d’une heure.
  2. Embarquer sur un cargo qui effectue la traversée. La plupart des cargos ne partent pas de Carthagène mais de Barranquilla à une centaine de kilomètres de là. L’option est assez bon marché (150 à 200  dollars), encore faut-il réussir à trouver un bateau, et surtout à convaincre son capitaine de vous embarquer à bord. Autre point à considérer, la traversée prend entre 5 et 8 jours jusqu’à Panama City (dans le cas où vous avez la chance d’embarquer sur un bateau qui traverse le canal de Panama), ou entre 4 et 7 jours jusqu’à Colon (la ville située à l’entrée du Canal de Panama coté caraïbe).
  3. Continuer la panaméricaine jusqu’à Turbo, puis prendre un bateau jusqu’à Capurgana, le dernier village colombien. De là traverser la frontière à pied. Elle est suffisamment proche de la côte pour que cela soit faisable sans danger. Prendre ensuite un autre bateau jusqu’à Puerto Obaldia, le premier village cote panaméen, et de ce village, vous embarquez à bord d’un petit avion en direction de Panama City, en espérant qu’il reste encore quelques places à bord. Cette solution est la seule qui vous permette par la suite de vous la jouer devant vos potes, en leurs disant que vous avez traversé le Darien à pied. Cela dit, je trouve son intérêt limité, puisqu’en plus des 3 changements de bateaux, il faut au final prendre l’avion pour rejoindre la capitale panaméenne. Autant prendre directement un vol depuis la Colombie d’après moi. Certains rétorqueront que les vols internationaux sont beaucoup plus chers que les vols nationaux: c’est exact, mais il faut aussi prendre en considération qu’en plus des 50 dollars d’avion, cette solution vous coûtera environ 150 dollars de bateaux, et que vous devrez payer votre logement et votre bouffe pour au moins deux jours, car traverser de cette manière est long.
  4. Embarquer à bord d’un voilier reliant Cartagène (Colombie) à Carti (Panama). Face aux options limitées permettant de relier les deux pays, plusieurs capitaines proposent à un public de routards et de backpackers, des traversées de 4 à 5 jours sur leur voilier privé. Après 2 jours de mer pour relier les côtes colombiennes aux côtes panaméennes, le bateau mouille entre 2 et 3 jours dans l’archipel des San Blas. Formé de 365 îles et habité par les indiens Kuna, cet archipel est l’un des derniers paradis des caraïbes où il n’y a pas trop de touristes. Autre avantage, les voiliers s’ancrent dans la partie est des Kuna Islands, celle située la plus loin des côtes et où se trouve les îles les plus reculées et les moins peuplées. Au programme de ces 3 jours au milieu d’une mer turquoise: snorkelling, dégustation de langoustes fraîchement pêchées et rencontres avec les Kunas. Ce groupe indigène administre cette zone semi-indépendente. En terme de prix, cette croisière de 4 jours se révèlent légèrement plus chère que l’option 3 (compter 400 dollars), mais en plus de l’hébergement à bord du bateau, ce prix inclus aussi tous vos repas. Autre avantage pour les motards et les cyclistes, il est possible, moyennant un surcoût, d’embarquer vos machines sur certains des bateaux qui effectuent cette traversée.

Comme vous l’avez compris, c’est l’option 4 que j’ai choisie. Mais décider de la manière dont je compte rejoindre le Panama ne suffit pas et il me faut maintenant trouver le bon bateau. Les offres n’étant pas “des offres commerciales”, mais des accords de gré à gré entre un capitaine et des voyageurs, les prestations varient beaucoup d’une offre à l’autre. Une rapide recherche google sur les mots  “sailing Colombia Panama” suffira à vous convaincre de la variété des options disponibles… et des très nombreuses complaintes de voyageurs. Les retours d’expériences mentionnent pêle-mele les “interdictions de se doucher pendant 4 jours du fait du manque d’eau“, “le manque de nourriture et d’eau douce à bord pour tous les passagers”, mais aussi “l’alcoolisme du capitaine” ou “les équipements de sécurité inexistant à bord”, sans oublier le cas des “bateaux qui convoient de la drogue entre les deux pays”.
Pour ne pas transformer mon aventure paradisiaque en un enfer dantesque, je me lance dans de longues recherches sur google (qui je l’ai compris avec le temps, est mon seul véritable ami…). Je finis par sélectionner trois embarcations. La premiere s’appelle “Fritz the Cat” avec un capitaine autrichien, la seconde “Twyla” avec un capitaine espagnol, et la dernière, le “Stahlratte” avec un capitaine allemand.
Apres avoir réduit la liste de bateaux éligibles à 3, il ne me reste plus qu’à contacter les capitaines pour confirmer leur date de départ et la place qu’il leur reste à bord. Via leur page web plus ou moins à jour, je finis par envoyer un mail à chacun d’entre eux. 3 jours plus tard, je reçois des réponses: le premier m’indique que son bateau est en réparation, le second m’indique ne pas effectuer de traversée actuellement, et le dernier, le Stahlratte, me confirme qu’il lui reste deux places à bord.
Un peu surprise par les deux premières réponses négatives, je me lance de nouveau dans des recherches sur internet pour finalement trouver deux histoires dignes d’un film noir. Le Fritz the Cat est bel et bien indisponible, mais pas exactement en réparation comme son capitaine me l’a annoncé dans son mail. Le bateau a en fait coulé quelques semaines plus tôt en effectuant la même traversée et alors qu’une quinzaine de passagers se trouvaient à bord. Aucun mort à déclarer, mais une belle frayeur. Je vous laisse jeter un oeil au forum, qui relate l’incident. Si vous voulez rire un bon coup, ca vaut la peine d’aller lire le thread disponible ICI
Plus fort encore, le second capitaine, un certain Javier Martin, qui m’indique ne pas effectuer de traversée actuellement, semble lui m’avoir répondu tout droit depuis… la cellule d’une prison panaméennne où il est incarcéré sous les charges du double meurtre: celui d’un capitaine français et l’autre d’un capitaine américain, commis quelques mois plus tôt. Le motif semblerait être le vol de leur bateau respectif. Chose ahurissante, c’est que son site mentionnant le nom des deux bateaux qu’il a dérobés continue à faire la promotion de ses traversées. Si vous voulez vous marrer, il est disponible ICI. Mieux encore, il semble toujours avoir accès à internet depuis sa cellule d’où il continue de répondre à ses mails!

Enfin si vous voulez revivre la scène lorsque j’ai découvert l’existence de ce fait divers, et imaginer ma tête lorsque je suis tombé sur le forum du Lonely Planet qui le mentionnait, je vous renvoie à cette page du Thorn Tree disponible ici.

Enfin si vous voulez en savoir un peu plus sur les meurtres au paradis, je vous laisse jeter un oeil au reportage fait par la chaine CBS sur le sujet le double meurtre perpétré dans les San Blas: la vidéo est disponible en ligne ici
Ces deux découvertes surprenantes m’ont, après m’avoir fait sourire, jeter un petit froid dans le dos. Le choix de mon bateau s’avère, encore plus qu’avant, un choix capital, non plus uniquement pour de banales raisons de confort, mais aussi pour d’évidentes raisons de sécurité. Après quelques jours de plus passés en ligne et sur des forums de voyageurs, je finis par arrêter mon choix sur le Stalhratte. Les raisons qui finissent de me convaincre sont pour certaines irrationnelles: Mais comme on dit: “life is all about choice in the end” et en voyage comme ailleurs, il faut parfois croire en sa bonne étoile…
Les principales raisons qui finissent de me convaincre dans mon choix sont les suivantes:

  • Bon reviews en ligne (le présumé assassin Javier Martin avait lui aussi d’excellentes reviews en ligne…)
  • Un capitaine allemand, un signe de sérieux d’après moi (à tord ou à raison)
  • Un bateau de 110 ans qui n’appartient pas à un privé, mais a une association à but non lucrative, et qui effectue des traversées dans le seul but de générer suffisamment d’argent pour maintenir le bateau en état

Après 5 longues journées (et nuits…) pour arrêter ma décision, je dois encore attendre 7 jours de plus, le Stahlrate ne reprenant la mer qu’une semaine plus tard. Qu’importe, au moins cela me laisse du temps pour aller prier et allumer quelques bougies pour implorer la protection des dieux…

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8 Comments

  1. Hate de lire la suite ……….
    🙂

    1. @Roland: Rendez-vous dans 3 jours alors 😉

      1. M E R C I !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  2. L’histoire du double meurtre laisse froid dans le dos…

    1. @Flo: A vrai dire lorsque je cherchais un bateau elle m’a moi aussi surprise… et fait marrer après coup 🙂

  3. Très chouette ton blog que j’ai découvert via les golden blog award.
    J’ai également hâte de lire la suite et en attendant, je vais jeter un petit coup d’oeil sur d’anciens articles

    1. @Meyilo: bienvenue sur le blog et merci pour ce gentil commentaire

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