Je suis extrêmement inquiet lorsqu’après avoir embarqué la Chérie Moya sur le ferry, je vois un groupe de 200 petits scouts monter sur le même bateau que moi. J’adore les enfants et j’ai moi même été scout lorsque j’étais plus jeune, mais l’idée de passer 12 heures de traversée de nuit sur un bateau avec une armée de marmots déchainés ne m’emballe pas plus que cela.

Une heure après avoir quitté Puerto Montt, je constate étonné que l’atmosphère est plutôt calme. Si calme même que je finis par déballer mon duvet pour roupiller sur la moquette du ferry.

Ce qui ne devait être qu’un petit roupillon se transforme en une bonne nuit de sommeil. Ce n’est qu’à 7 heures, dérangé par le vendeur de café qui s’active pour servir des clients à moitié endormis que je sors difficilement de mon sommeil.

Pendant que je flirtais avec Morphée, le navire a parcouru 400 kilomètres et en sortant sur le pont, j‘aperçois les cotes patagoniennes. Le temps est nuageux et un crachin transforme ma polaire en éponge. J’avais été prévenu mais les conditions atmosphériques en Patagonie est quelque peu différent du temps à Santiago.
Alors que je contemple les sommets mi-nuageux mi-enneigés se rapprocher, un coup de sifflet finit de me tirer de mes rêves. Les 200 gamins se mettent à courir  dans tous les sens avant de se ranger en lignes. C’est le rassemblement de la meute. Je regarde ces louveteaux et ces jeunes scouts d’un air amusé. Il y a 20 ans, j’étais à leur place avec un nœud de foulard bien fait et des badges cousus partout sur mes manches. Les souvenirs de mon jamboree en Arménie, en 1994 resurgissent à ma mémoire. C’était la première fois que je prenais l’avion et la première fois aussi que je voyageais à l’étranger. Un peu de temps a passé depuis…
Je discute avec les responsables du groupe dans un mélange d’espagnol d’anglais et de langages des signes, mais bientôt les hauts parleurs du bateau invitent les passagers ayant un véhicule à bord d’aller le récupérer. La Chérie Moya est contente de me revoir après avoir été enfermée 12 heures dans le noir au milieu d’énormes camions venant ravitailler cette partie isolée du territoire chilien.

Sorti du bateau j’entre dans Chaiten qui d’après ma carte est l’une des plus grandes villes de la région. C’est en réalité un hameau minuscule, une succession d’une dizaine de rues désertes.

Pour ajouter à cette ambiance de western un événement pas si lointain a aussi largement contribué à façonner le visage de la ville. Il s’agit de l’éruption du volcan Chaiten, qui porte le même nom que la ville et qui en est distant que d’une vingtaine de kilomètres. Le 2 mai 2008 ce volcan dont la dernière éruption connue remonte a 7400 av JC et jusqu’alors considéré comme éteint se réveille.

L’éruption surprend tous les scientifiques et est si violente qu’elle projette un panache volcanique à 21 kilomètres d’altitude. Elle oblige l’évacuation d’une zone de cinquante kilomètres (ce qui ne représente que 4000 personnes, la Patagonie n’étant pas vraiment très densément peuplée…). A plus 60 kilomètres du cratère, c’est plus de 30 centimètres d’une poussière grisâtre qui recouvre le sol et entraine la fermeture de nombreux aéroports dont celui de Buenos Aires pourtant situé à 1600 kilomètres de là.

Le 12 mai, après que la chaleur dégagée par l’éruption eut fait fondre partiellement plusieurs glaciers et la neige qui s’accumulait sur les pentes du volcan, le niveau de la rivière Blanco River augmente et l’eau se mélange aux cendres que le volcan répand. Un lahar, une coulée de boue volcanique se forme et sort du lit de la rivière se forçant un nouveau passage jusqu’à l’océan pacifique à travers la ville qu’il détruit une immense partie.

Les autorités chiliennes décident à la hâte de transférer temporairement le statut de capitale de la province Palena à la ville de Futaleufu. Au vu des dégâts et des risques rémanents cette mesure est rendue définitive et le déplacement de la population rendu définitif. Le gouvernement annonce officiellement que la ville ne sera pas reconstruite.
Quelques habitants refusent de quitter leur maison et choisissent de rester dans la ville dévastée alors qu’aucun service public ni même l’eau et l’électricité ne sont rétablis.

Le sujet devient un enjeux politique et une élection présidentielle plus tard, le discours officiel se métamorphose. Le 9 avril 2011, le nouvellement élu président Sebastián Piñera annonce le déblocage de budgets pour reconstruire la ville à son emplacement d’origine. Pendant ce temps le volcan Chaiten est toujours en éruption.
Aujourd’hui traverser la ville donne comme l’impression d’être un survivant de l’apocalypse. Les rues sont désertes et de part et d’autre de la chaussée, des débris de vies passées jonchent le sol. Les rares maisons qui sont restées fixées à leurs fondations ont été recouvertes par la boue et seuls leurs étages supérieurs dépassent encore de terre.
L’expérience est très impressionnante et me rappelle comme l’avait fait mon passage dans la région des volcans (pour ceux qui ont raté un épisode, rappel ici) une nouvelle fois l’incroyable supériorité de la nature. Ici dans cette région lointaine qu’est la Patagonie, la nature est encore plus qu’ailleurs indomptée et indomptable. Il faut avancer avec elle au gré de ses humeurs. Le message est reçu 5/5. Je serai prudent et patient.

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