Bornéo ne faisait pas partie de mes plans de voyage originaux ; mais le nom de cette ile m’a toujours fait rêver lorsque j’étais gamin. Il y a peu de temps encore j’étais incapable de la placer sur une carte, pourtant Bornéo rimait déjà dans mon esprit avec mer turquoise, jungle impénétrable et tribus reculées. Sipadan m’a permis de découvrir ces fameuses eaux turquoises, mes trips à Kinabatangan et Mulu m’ont donné un bon aperçu de ce qu’était la jungle impénétrable, il ne me restait donc plus qu’à découvrir ces fameuses tribus reculées.
Evidemment c’est plus facile à dire qu’à faire. Cela m’a pris près d’une semaine pour organiser cette aventure, car cela en a réellement été une. J’avais d’abord décidé d’où serait mon camps de base : Barrio. C’est une petite ville perdue au milieu de la jungle non loin de la frontière indonésienne. Barrio est au centre des Kellabits Highlands, la région de la tribu des Kellabits, mais elle fournit aussi l’avantage d’être proche des terres des Lumbayans et des zones où se déplace la tribu nomade des Penans.
Une fois le camp de base déterminé, il me restait encore à définir la région que je partirai explorer depuis là, les groupes les plus authentiques n’étant accessibles qu’après plusieurs jours de marche à travers la jungle.

Je suis finalement arrivé à Barrio après 45 minutes de vol, à bord de l’un des plus petits avions dans lesquels je sois monté (l’ULM népalais mis à part…). Ils ont quand même réussi à faire tenir 10 passagers dans le coucou. Le pilote n’a même pas pris la peine de fermer la porte qui sépare les passagers du poste de pilotage. Quel terroriste irait détourner un avion à destination de Barrio de toute façon.

Après 45 minutes de survol de forêt primaire, détruite ça et là par des exploitations forestières et des plantations de palmiers, je finis par arriver. La piste d’atterrissage est minuscule et l’avion touche à peine le sol qu’il se repositionne déjà pour repartir en sens inverse.

L’aéroport est au milieu… d’un vide sidéral. Entouré par la jungle. Pour y accéder un chemin de terre inondé et recouvert de boue fait aussi office d’unique route dans le village.
Les gens chez qui je vais poser mon sac sont venus m’attendre à l’aéroport. Ce sont eux qui vont m’aider à finaliser mes plans de trekking et à trouver un guide. Stephen, le maitre des lieux est un artiste peintre dont la réputation est entrain de monter. Il est originaire de Barrio et s’est fait connaître en mettant en vente ses toiles sur internet. Depuis il connaît un certain succès et des galeries anglaises ont manifesté leur intérêt pour accueillir ses collections. Je vous conseille d’ailleurs d’aller jeter un œil à cet article sur lui ici

L’ironie de l’histoire c’est que mon peintre / internaute n’a pas l’électricité chez lui. D’ailleurs personne à Barrio n’a l’électricité. Seuls des groupes électrogènes individuels, qui fonctionnent entre deux et trois heures par jour, permettent de recharger lampes, piles et tout ce qui permet aux habitants de vivre. La blague veut qu’internet soit tout de même disponible. Le village a été choisi par l’université de Kuala Lumpur pour expérimenter un pilote permettant de connecter les zones isolées. Ainsi, une poignée d’habitants dont Stephen dispose d’un accès internet satellitaire qui fonctionne à l’énergie solaire. Malheureusement l’ordinateur portable de Stephen ne fonctionne lui pas au solaire, et bien que la connexion soit théoriquement disponible 24/24, il ne peut s’en servir que durant les 3 heures par jour où son bloc électrogène fonctionne.

J’apprends en arrivant que la saison des pluies a duré anormalement longtemps. Les précipitations ont été particulièrement importantes au cours des deux dernières semaines, et le niveau de beaucoup de rivières est très élevé, en rendant certaines infranchissables. Le chemin permettant d’aller à la rencontre des Penans, traverse plusieurs cours d’eau qui justement ne sont pas franchissables. La tribu nomade est actuellement inaccessible et coupée du monde. Je change donc plans initiaux et décide de partir à la rencontre de Lumbayans. Les évolutions politiques des cinquante dernières années ont particulièrement affecté les membres de cette tribu, qui peuplent la région devenue frontalière entre l’Indonésie et la Malaisie. Les membres de la tribu se sont retrouvés dans les années 70 répartis entre Malaisie et l’Indonésie. Les deux pays ont pendant longtemps eu d’importants contentieux territoriaux qui à leur apogée ont nécessité l’intervention des forces britanniques et australiennes pour imposer un cesser le feu.
La circulation des biens et des populations entre les deux pays est encore assez contrôlée. Ainsi le passage des Lumbayas ayant des passeports malaisien, en Indonésie pour voir leur famille ou leurs amis, qui se sont par le hasard  du sort retrouvés indonésiens en 1960 était au départ impossible. Néanmoins, les autorités des deux pays ont rapidement du se rendre à l’évidence. Le contrôle de la frontière dans cette région extrêmement sauvage et reculée est extrêmement difficile, et les couts nécessaires pour maintenir la frontière hermétique seraient énormes. Elément aggravant, les Lumbayas vivent depuis toujours dans cette région et connaissent la jungle mieux  que quiconque. Face à cette constatation, la Malaisie et l’Indonésie ont choisi de faire preuve de tolérance dans la région des Kelabit Highlands. Elle permet aux locaux qui s’aventurent là bas de traverser la frontière « illégalement », ou en tous les cas sans aucun contrôle ni vérification de papiers. Cela pourrait être une faille majeure dans le contrôle des frontières de ces régions où la culture et le trafic de drogue sont répandus. Cela dit et pour l’avoir fait moi-même, les difficultés et l’inaccessibilité des chemins de jungle limitent de fait le développement de tout trafic. La motivation et l’endurance qu’il faudrait à tout trafiquant souhaitant utiliser cette combine justifieraient presque qu’on le laisse faire.

Mon itinéraire arrêté, me voilà fin prêt à partir… Non un détail reste à clarifier : qui sera mon guide dans cette aventure qui va me mener de Malaisie en Indonésie. Stephen active ses contacts et finit par trouver un ami à lui, chasseur de son état, qui accepte de m’emmener. Il habite Pa Lungan, le village voisin de Barrio accessible par 4 heures de marche. Dés sa confirmation obtenue, je rejoins donc Pa Lungan. La piste présage de ce que vont être mes 8 jours a venir : détrempée, boueuse et ultra glissante. Je m’étale plusieurs fois et commence à me demander ce que je suis venu faire dans cette galère. Des mouches attirées par les effluves de ma transpiration viennent rajouter au fun. Elles me tournent autour et se posent successivement sur mon crane, mes lèvres, ma bouche… Je maugrée tout en continuant à avancer jusqu’à ce que j’aperçoive au loin des maisons. Le village de Pa Lungan est petit : 30 maisons reparties autour d’un grand terrain d’herbe dans lequel des buffles d’eau sont entrain de brouter paisiblement. Après m’être un peu égaré, je finis par trouver la maison de David, qui va m’accompagner durant les 8 prochains jours.

David n’est pas là et personne chez lui ne parle anglais. En buvant un thé qui m’est offert par sa femme, je fais le tour de sa maison. Elle est très simple. Une cabane en bois sur pilotis pour l’isoler des animaux. Des poules courent autour d’une cahute en bois, qui je le découvrirai quelques minutes plus tard, abrite les toilettes et la « douche ».  Douche est en fait un bien grand mot puisqu’il n’y a pas l’eau courante. C’est en réalité une grande bassine avec une casserole pour s’asperger. L’eau utilisée est récoltée durant les averses, quasi quotidiennes ici. Les toilettes sont tout aussi sommaires, un trou à même le sol.

Après une heure à errer autour de la maison, David finit par arriver. Il est en treillis et veste camouflée. Il porte son fusil sur l’épaule et est suivi par ses 7 chiens. Aucun doute, c’est bien le chasseur dont on m’a parlé. La chasse n’a pas été bonne aujourd’hui. Je sens que David est contrarié. Il n’a pas attrapé de « Wild Boar » bien qu’il ait crapahuté pendant plus de 7 heures dans la jungle. Alors qu’il enlève ses chaussures, des sangsues tombent de ses chaussettes laissant apparaître ses jambes en sang. Les animaux de la jungle chassent les chasseurs autant que les chasseurs chassent les animaux de la jungle.

Le soir à l’heure du diner toute la famille se réunit et s’assoit sur des tapis de bambous tressés. Les plats sont amenés au centre et chacun se sert. C’est l’illustration parfaite du family style.

Le riz occupe une place centrale. On sert à tout le monde une énorme portion de riz. Puis chacun est laissé libre de l’accompagner avec ce qu’il veut. Dans de petites assiettes, il y a du cochon sauvage, qui a été mis dans un bouillon pour le dessaler, du tapioca, des fougères ainsi que de la courge. Le plat principal terminé, on m’offre une feuille de banane soigneusement pliée. Elle contient du riz gluant qui fait office de dessert.  Il est obtenu en cuisant du riz ultra longtemps jusqu’à ce qu’il se transforme en une bouillie homogène. Du sucre ou du sel y sont ensuite ajoutés en fonction que l’on veuille le manger comme plat ou comme dessert. Une fois la bouillie obtenue, elle est déversée en portion individuelle dans des feuilles de bananiers. Les feuilles sont ensuite soigneusement refermée et permettent de conserver le riz en lui préservant sa fraicheur.

Si le riz est la base de l’alimentation, c’est avant tout parce  qu’il est nourrissant, qu’il se conserve facilement malgré l’humidité omniprésente, mais aussi parce ce que c’est l’un des rares féculents qui poussent ici. Quelques jours plus tard, David me demandera si nous mangeons du riz en France. Lorsque je lui réponds que rares sont ceux qui en consomment plus de 3 fois par semaine, il me regarde incrédule.
Avant que j’aille me coucher, nous discutons du programme. David semble contrarié à l’idée de décamper le lendemain. Je le travaille un peu et il finit par m’avouer que n’ayant rien attrapé à la chasse, il est embêté de laisser sa femme et ses trois enfants sans viande pendant une semaine. La réalité me rattrape brusquement. La chasse n’est pas ici un loisir, et ce que les locaux appelent ironiquement le « Jungle Supermarket » n’est pas tous les jours aussi bien achalandé que Carrefour. Comprenant son embarras, je lui dis que ca ne me pose aucun problème que nous retardions notre départ d’une journée, et que je serai ravi de l’accompagner le lendemain. Je le sens soulagé. Il est 21h30 et le générateur vient d’être arrêté pour économiser le fuel. Il fait nuit noire et il est temps d’aller se coucher.

La suite très bientôt…

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6 Comments

  1. Ne mentons pas, tu m’as egalement fait decouvrir ou Borneo etait place sur une carte. Merci pour ce recit tres instructif comme a ton habitude mais aussi avec ce petit cote roman que l’on aime tant!
    Vivement la suite!

  2. Ne mentons pas, tu m’as egalement fait decouvrir ou Borneo etait place sur une carte. Merci pour ce recit tres instructif comme a ton habitude mais aussi avec ce petit cote roman que l’on aime tant!
    Vivement la suite!

  3. […] Lors du précédent épisode, j’avais trouvé un chasseur qui acceptait de me guider à travers la jungle de Bornéo à la découverte des tribus reculées vivant sur l’ile. Je m’étais élancé en direction de Pa Lungan pour retrouver David, mon chasseur guide. N’ayant rien attrapé la veille lors de sa partie de chasse de 7 heures, il m’avait fait comprendre qu’il souhaitait retarder notre départ d’une journée afin que sa famille ait de la viande à manger durant notre absence. Il accepta de me laisser le suivre lors de sa nouvelle traque au cochon sauvage à travers la jungle. Le récit complet de l’épisode précédent est disponible ici […]

  4. […] Lors du précédent épisode, j’avais trouvé un chasseur qui acceptait de me guider à travers la jungle de Bornéo à la découverte des tribus reculées vivant sur l’ile. Je m’étais élancé en direction de Pa Lungan pour retrouver David, mon chasseur guide. N’ayant rien attrapé la veille lors de sa partie de chasse de 7 heures, il m’avait fait comprendre qu’il souhaitait retarder notre départ d’une journée afin que sa famille ait de la viande à manger durant notre absence. Il accepta de me laisser le suivre lors de sa nouvelle traque au cochon sauvage à travers la jungle. Le récit complet de l’épisode précédent est disponible ici […]

  5. Excellent commentaire.
    Vraiment belle écriture.
    Rapide, concise avec la pointe d’humour qui en fait un régal à lire.

  6. Excellent commentaire.
    Vraiment belle écriture.
    Rapide, concise avec la pointe d’humour qui en fait un régal à lire.

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